Enseignant·es et chercheur·ses précaires, nous nous mobilisons depuis le 5 décembre, aux côtés de nombreux autres secteurs en lutte, pour la défense de nos services publics et de nos solidarités, au premier rang desquelles la retraite par répartition.  

Le 5 mars, nous nous sommes mis massivement en grève car nous sommes confronté·es à la pauvreté ; à l’incertitude professionnelle, qui rejaillit sur notre vie privée ; à l’invisibilisation et à la déconsidération de notre travail. Cette précarité nous la connaissons que nous soyons vacataires, contractuel·les, auto-entrepreneur·ses, doctorant·es non financé·es et docteur·es sans postes, chômeur·ses ou au RSA – quand nous sommes de nationalité française et que nous pouvons effectivement accéder aux droits sociaux afférents. Nous sommes plus de 130 000 vacataires payé·es en-dessous du SMIC, avec plusieurs mois, parfois plusieurs années de retard. Ce sont plus de 30% des enseignant·es-chercheur·es et plus de 40% des travailleur·ses BIATSS et IT de l’université qui sont condamné·es à la précarité par une politique de sous-financement chronique du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et de destruction des postes de titulaires.

Aujourd’hui, la crise sanitaire révèle à nouveau les effets dramatiques de la casse des services publics et des systèmes de solidarité, en même temps que leur importance vitale. Alors que la pandémie frappe si durement nos aîné·es et les plus précaires, les travailleur·ses de la santé, mais aussi les postièr·es, les éboueur·ses, les cheminot·es et conducteur·trices de bus, sont soudainement jugé·es « personnels nécessaires » et envoyé·es « au front » sans les protections adapté·es, tandis que leurs chef·fes restent bien à l’abri dans leurs propriétés secondaires. Les pénuries récentes de main d’oeuvre dans les secteurs agricoles et de la grande distribution nous rappellent par ailleurs combien agriculteur·trices, caissièr·es, routièr·es et manutentionnaires, livreur·ses et coursièr·es, sont également au service du plus grand nombre et indispensables à la reproduction de la société, bien que le patronat ne cesse de tenter de s’en dispenser. Là où la destruction du droit du travail a frappé les secteurs de la distribution, elle a aussi contribué à la destruction de nos liens sociaux vitaux. 

Si nous ne sommes pas parmi les plus exposé·es – desquel·les nous nous déclarons entièrement solidaires sans être capables, aujourd’hui, d’interrompre la folie productiviste de nos gouvernant·es – la crise que nous traversons montre également les conséquences de la précarité dans l’enseignement et la recherche, qui frappe plus durement encore les plus discriminé·es et les plus isolé·es, et qu’il n’est plus possible d’ignorer. 

Le confinement, lorsqu’on est précaire, ce n’est pas un spleen sur les bourgeons qui peinent à éclore. Le confinement, lorsqu’on est précaire, c’est être cloîtré·e, parfois avec des enfants, dans quelques mètres carrés souvent insalubres, et dès lors plus vulnérables à la contagion. C’est s’arranger avec ses voisin·es de palier pour « sécuriser » au mieux le partage des toilettes. C’est s’évader un moment en imaginant les mille et unes recettes de pâtes qu’on n’aurait pas encore testées, avant de se demander si et comment on pourra se les payer. C’est être seul·e, ou au contraire, trop nombreux·ses, face à l’angoisse de la précarité, que l’incertitude générale dans laquelle nous sommes tou·tes plongé·es aujourd’hui prolonge et renforce douloureusement. 

Car en effet, la crise sanitaire du COVID-19 et le nécessaire confinement qui s’ensuit, en plus de fonctionner comme des révélateurs de la précarité, l’aggravent. 

Nous sommes aujourd’hui dans l’incapacité de poursuivre normalement nos activités. Outre l’impossibilité d’assurer nos enseignements, de réaliser nos recherches, nos expériences, nos enquêtes et nos analyses, en situation de confinement, nous ne pouvons pas continuer à produire comme si de rien n’était. Le savoir et la transmission sont affaires de temps, affaires de travail collectif, d’échanges et de rencontres, de discussions et de lectures. Impossible dans ce contexte anxiogène, et face à l’urgence de se soigner et de prendre soin des autres, de produire de la connaissance. Impossible également d’enseigner et d’accompagner des étudiant·es qui, dans leur grande majorité, ne mettent temporairement plus leurs études dans leurs priorités parce qu’ils doivent survivre, et contribuer à faire (sur)vivre leurs proches. Et sommes-nous devenu·es nous si interchangeables que notre absence devant les étudiant·es n’ait aucune conséquence ? Or, face cette situation, que nous partageons avec nos collègues titulaires, nous sommes renvoyé·es de plein fouet à nos statuts précaires et à l’absence totale de garanties et de protections qu’ils impliquent.

Vacataires d’enseignement, nous sommes soumis·es à des injonctions irréalistes de « continuité pédagogique », qui creusent les inégalités entre étudiant·es et entre enseignant·es, souvent dépourvu·es du matériel nécessaire, occupé·es pour certain·es, généralement les femmes, au travail de care, confronté·es pour d’autres, en particulier les étranger·es, à un isolement rendu plus difficile par l’éloignement familial. Nous ne savions déjà pas quand nous allions être payé·es : désormais, nous ne savons même plus si nous le serons, encore moins quand, ni même combien. Doctorant·es et post-doctorant·es, nous voyons les bourses de recherche que nous avions obtenues, au prix de mois entiers de candidatures et de travail gratuit être, suspendues, sans même savoir si elles seront repoussées ou tout bonnement annulées. Enfin, pour faire vivre un système public d’enseignement et de recherche qui ne nous permet pas de vivre, nombre d’entre nous ont recours à des emplois précaires hors de l’ESR, déclarés ou non, aujourd’hui perdus ou rendus inaccessibles. Celles et ceux qui ont (encore) des contrats de travail, déjà systématiquement trop courts face à la charge de travail à réaliser, ou des allocations de chômage, voient le temps défiler sans qu’aucune mesure ne soit prise pour prolonger la durée des versements au vu de l’arrêt des activités.

Les annonces de mesures d’urgence de Macron ne nous prennent pas en compte, comme elles ne prennent pas en compte nos étudiant·es. Elles s’adressent aux actionnaires et aux institutions financières qu’il s’agit de rassurer à tout prix afin d’éviter un effondrement boursier généralisé, et laissent de côté l’immense majorité de la population.

Si la précarité qui nous est imposée se fait donc encore plus violente en cette période de crise sanitaire, elle n’entame pas notre détermination. Partout la solidarité s’organise et les collectifs se mettent en mouvement. En quelques heures, nous avons recueilli plus de 1700 soutiens pour demander un report des candidatures aux (rares) postes de maître·sses de conférence. Cette victoire, urgente et nécessaire, ne sera pas la dernière. Les précaires continuent à se réunir, même à distance.

Que nous soyons enseignant·es et chercheur·es précaires, étudiant·es, BIAT·O·SS et IT·A, retrouvons nous nombreux·ses à la prochaine AG des précaires de l’ESR, ce vendredi 27 mars après-midi à 15h sur Discord, pour échanger, s’informer des situations des un·es et des autres et réfléchir aux solutions d’entraide à mettre en place mais aussi aux revendications urgentes que nous porterons dans un tel contexte. 

Continuons à organiser la lutte et la solidarité, au sein des universités et aux côtés des autres secteurs mobilisés, en cette période qui appelle plus que jamais au renforcement de nos solidarités !

Aujourd’hui plus encore qu’hier, nous sommes précaires, nous sommes déter et nous sommes en colère.

Des précaires mobilisé·es.

6 commentaires sur « En confinement : les précaires de l’ESR encore plus précaires… et en colère ! »

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