Ce 5 mars 2020, avant de partir en manifestation à plus de 25000 dans les rues de Paris, les facs et labos en lutte ont pris la parole collectivement sur l’esplanade Pierre Vidal-Naquet. Les textes et vidéos sont disponibles ici.

Vidéo complète de la prise de parole collective.

Vidéo de la clôture de la prise de parole collective.

Textes lus le 5 mars à Paris lors de la prise de parole collective des Facs et Labos en lutte

Nous sommes réuni·es aujourd’hui, à Paris et partout en France, parce que nous n’en pouvons plus.
Nous sommes des étudiant·es, des enseignant·es et/ou chercheur·ses, des ingénieur·es, des membres des personnels administratifs, techniques, sociaux, de santé et des bibliothèques (BIAT·O·SS, IT·A), nous sommes précaires ou titulaires, français·es ou étrangèr·es, et nous avons décidé qu’à partir d’aujourd’hui, 5 mars 2020, nous arrêtons tout. Nous avons décidé que nous ne ferons plus fonctionner un système qui exploite massivement des vacataires. Nous avons décidé que nous n’accepterons plus que les étudiant·es soient dans des situations de précarité sociale telles qu’ils et elles tentent l’impossible. Nous avons décidé que nous allons garder nos retraites. Nous avons décidé qu’à l’heure des grands choix de sociétés, nous avons plus que besoin de la recherche publique et que nous voulons des moyens pour cela. 

Tout d’abord, nous disons merci.
Merci aux millions de travailleur·ses en grève depuis le 5 décembre.
Le 5 mars marque les trois mois d’un mouvement historique. Merci aux cheminot·es, aux machinistes, aux profs, aux éboueurs, aux travailleur·ses de la culture, aux dockers, aux étudiant·es, aux lycéen·nes, aux avocat·es, aux infirmièr·es, aux aides soignants, aux médecins, aux agent·es territoriales·aux, aux travailleur·ses des raffineries, et aux autres !
Merci aux Gilets Jaunes !
Merci à vous de nous avoir mis sur le chemin de la lutte ! D’avoir été la locomotive qui nous permet de nous réunir aussi nombreux·ses aujourd’hui ici ! Certain·es d’entre nous sont en lutte depuis longtemps. Depuis des années parfois. Nous nous sommes mobilisé·es contre ParcourSup, un dispositif qui porte profondément atteinte au principe de l’égal accès de tou·tes à l’enseignement supérieur et qui renforce la compétition entre étudiant·es et entre formations. Nous nous sommes mobilisé·es contre l’augmentation des frais d’inscription des étudiant·es extracommunautaires, c’est-à-dire des étudiant·es étrangèr·es déjà en grandes difficultés avec les préfectures sur notre territoire, plus de 1600% d’augmentation, politique indigne et discriminatoire de préférence nationale digne de l’extrême droite. Nous nous sommes mobilisé·es contre les déclassements au concours CNRS, qui sont venus ajouter au poids de la précarité celui de l’arbitraire et des discriminations dans le processus de recrutement des chercheur·es. Nous nous sommes mobilisé·es contre la loi de transformation de la fonction publique, qui attaque le statut de fonctionnaire et ouvre la voie à la multiplication des emplois contractuels au lieu des postes de titulaires. Nous nous sommes mobilisé·es contre la réforme de l’assurance chômage, qui va encore aggraver la condition des précaires, souvent dépendant·es de Pôle Emploi pour survivre entre deux contrats. Nous nous sommes mobilisé·es contre la précarité étudiante, qui pousse près d’un·e étudiant·e sur deux à avoir un emploi à côté de ses études, à rester dépendant·es de ses proches, à vivre dans des conditions matérielles et psychologiques désastreuses, parfois dans la misère, jusqu’à malheureusement parfois attenter à leurs jours, et plus fréquemment à abandonner leurs études. Nous nous sommes mobilisé·es aux côtés des Gilets Jaunes, parfois Gilets Jaunes nous-mêmes, uni·es par une revendication de justice sociale et fiscale et contre un système politique qui ne défend que les intérêts des plus riches et exclut, méprise et invisibilise le plus grand nombre.
Certain·es d’entre nous sont en lutte depuis le 5 décembre, dans le cadre de ce mouvement d’une ampleur historique contre la casse du système de retraites. Nous avons été, en tant que facs et labos en lutte, de toutes les manifestations interprofessionnelles depuis le 5 décembre.


Depuis le 5 décembre, contre la précarité, contre la LPPR, contre la réforme des retraites, nous avons multiplié les manifestations et les actions. Nous sommes allé·es chercher, chaque fois que c’était possible, la ministre de l’Enseignement Supérieur et la Recherche, Frédérique Vidal, pour lui demander des comptes. Nous avons perturbé, partout où c’était possible, les cérémonies de vœux des président·es d’université, dans leur grande majorité complices, voire acteur et actrices, de la transformation néolibérale des facs et des labos. Nous avons fait des flashmobs, des blocages, des jets d’outils et de rapports. Nous avons organisé des universités populaires, des journées « fac morte », des ateliers de grévistes, des cours alternatifs. Nous avons participé dans toute la France à une journée de visibilisation de la précarité le 11 février. Nous avons écrit et signé des tribunes, des pétitions, nous sommes intervenu·es dans les médias pour dénoncer les contre-réformes en cours et la précarité. Dans 111 universités et écoles, dans 268 laboratoires, des assemblées générales ont été organisées, des motions ont été votées, appelant souvent à la grève, à l’annulation des séminaires et des colloques, à la rétention des notes. Des collectifs de précaires se sont structurés dans toute la France. De manière inédite, 145 revues de sciences humaines et sociales ont décidé d’arrêter leurs activités habituelles, d’entrer en lutte et de mener des actions pour révéler l’envers du décor du travail éditorial, qui sera fragilisé encore par la LPPR.
Ces dernières semaines, les prises de position contre la LPPR se sont multipliées. 750 directeurs et directrices d’unité ont signé un texte d’opposition à la direction prise par l’enseignement supérieur et la recherche. Plus de 800 personnes occupant des responsabilités administratives ont annoncé être prêtes à démissionner si le gouvernement ne reculait pas, dans une tribune publiée hier dans le Monde. Des dizaines de personne ont démissionné ou refusé de siéger dans des commissions d’évaluation du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES). Des travailleur·ses du numérique, notamment d’Open Editions, se sont mis en lutte pour se réapproprier collectivement leurs outils de travail. Des BIATSS se sont réuni·es pour dénoncer les effets de la LPPR sur leurs conditions de travail. Face à la perspective d’une candidature unique de Thierry Coulhon, conseiller éducation d’Emmanuel Macron, à la direction du HCERES, le collectif RogueESR a engagé une vague de candidatures collectives à ce poste. Plus de 220 chercheur·ses du CNRS ont décidé de refuser de postuler à la  sélective prime de recherche PEDR, pour sortir de la logique de l’individualisation et de l’excellence individuelle. L’ensemble des instances représentatives composées à majorité d’élu·es, comme la Conférence des Présidents du Comité National, les sections du CNRS, les sections du Conseil national des universités, ont pris position contre les rapports préparatoires à la LPPR et porté des contre-propositions chiffrées et argumentées.
Malgré toutes ces interpellations, ces mobilisations, ces mois de grèves et de lutte, le gouvernement n’entend rien changer à ses projets. Au contraire, on nous oppose un 49.3 et des passages en force par décrets et ordonnances ! Aucun poste supplémentaire n’est ouvert pour remédier à la précarité et à la baisse du nombre de postes de titulaires. Rien n’est fait sur le scandale de l’exploitation des vacataires, rien sur la précarité étudiante. Le ministère entend continuer son pilotage très serré de la recherche, lié aux objectifs économiques et industriels, au mépris de toute autonomie de la recherche. Les très faibles revalorisations des salaires annoncées sont loin de compenser les pertes liées aux reformes des retraites. La logique idéologique fondamentale de la LPPR, favoriser la compétition pour des projets et les contrats précaires (CDI projets, tenures-tracks) plutôt que les financements récurrents et les emplois titulaires, n’a pas bougé d’un pouce. Rien n’est proposé pour améliorer les conditions de travail, en particulier des BIAT·O·SS et IT·A, rien pour garantir l’égalité entre les usagèr·es du service public de l’enseignement supérieur.
En conséquence, nous, étudiant·es, enseignant·es et/ou chercheur·es, ingénieur·es, membres des personnels administratifs, techniques, sociaux, de santé et des bibliothèques (BIAT·O·SS, IT·A), précaires ou titulaires, nous nous arrêtons. Nous nous arrêtons car nous refusons de continuer à travailler et à étudier dans ces conditions. A ce jour, 300 personnes exerçant des responsabilités administratives ont décidé de s’engager à démissionner de leurs fonctions d’ici au 31 mars si nous n’obtenons pas satisfaction. D’autres suivront tout au long du mois de mars.
Mais au-delà de ces 300 démissions, nous sommes des dizaine de milliers, aujourd’hui 5 mars, à nous arrêter.
Nous allons maintenant en exposer quelques-unes des raisons en faisant une déclaration commune d’arrêt de nos activités.


Nous, enseignant·es et chercheur·es précaires, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car nous refusons de continuer à subir une exploitation intolérable. Nous sommes plus de 130 000 vacataires payé·es en-dessous du SMIC, avec plusieurs mois, parfois plusieurs années de retard. Ce sont plus de 30% des enseignant·es-chercheur·es, plus de 40% des travailleur·ses BIATSS et IT de l’université, qui sont condamné·es à la précarité par une politique de sous-financement chronique de notre service public et de destruction des postes de titulaires, qui fait aujourd’hui de l’université la détentrice du record de précarité dans la fonction publique d’État. 
Nous, enseignant·es et chercheur·es précaires, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car nous sommes confronté·es à la pauvreté ; à l’incertitude professionnelle, qui rejaillit sur notre vie privée ; à l’invisibilisation et à la déconsidération de notre travail. Et ce que nous soyons vacataires, contractuel·les, auto-entrepreneur·es, doctorant·es non financé·es et docteur·es sans postes, chômeur·ses ou au RSA – quand nous ne sommes pas de nationalité étrangère et que nous pouvons effectivement le toucher.
Trop souvent, nous devons jongler entre contrats ponctuels et périodes de chômage pour produire des recherches et nous sommes très durement frappé·es par la contre-réforme de l’assurance-chômage entrée en vigueur au 1er novembre 2019. Nous, doctorant·es et docteur·es sans poste, nous sommes contraint·es au travail gratuit : nous participons à la production collective de la recherche sans que notre statut de travailleur·ses ne soit reconnu, et que nous soyons rémunéré·es en conséquence. 
À cette exploitation économique s’ajoutent des structures de domination présentes dans la société, de genre, de nationalité, de race, d’orientation sexuelle, de handicap, d’âge, de classe. L’université et ses logiques concurrentielles, ses hiérarchies et ses rapports de pouvoir spécifiques, ne font que renforcer ces formes de domination structurelle qui frappent plus durement les plus précaires. Pour les précaires étrangèr·es, la précarité économique accroit le poids des discriminations et engendre de dramatiques précarités juridiques et administratives. Pour les femmes, cette exploitation économique aggrave la vulnérabilité face aux violences sexuelles et sexistes de notre société patriarcale, dont les universités sont loin d’être exemptes.
La précarité est intolérable. A l’université comme ailleurs, la précarité tue.   
Nous, enseignant·es et chercheur·es précaires, à partir du 5 mars, nous arrêtons tout.     

Nous enseignant·es-chercheur·ses à l’université, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car nous croyons que l’université doit être avant toute chose un service public, où le savoir est diffusé et dont le rôle principal est la formation des étudiant·es.  Nous ne voulons plus de ces universités où l’avancement de carrière repose exclusivement sur la recherche. Nous ne voulons plus d’une université où l’on manque de personnes pour accueillir et suivre les étudiants. Nous ne voulons plus d’une université où une partie du corps enseignant est en situation de précarité et doit s’inquiéter au milieu de l’année de chercher une nouvelle situation précaire pour l’année suivante. Nous ne voulons pas d’une université avec des frais d’inscription élevés quelle que soit l’origine des étudiant·es. Nous ne voulons pas d’une université où les étudiant·es sont sélectionné·es au moment de leur inscription. Nous ne voulons surtout pas d’une université où la charge d’enseignement des personnels serait inversement proportionnelle à la qualité supposée de leur recherche. Nous ne voulons pas d’une université où le contenu des cours serait dicté par des entreprises privées finançant une partie de l’université.  Nous ne voulons pas d’une université où les frais d’inscription des étudiant·es serviraient à financer des contrats précaires du personnel enseignant.
En informatique, il y a  toujours  plus d’étudiant·es, certain·es collègues font beaucoup d’heures supplémentaires, dans le but principal de fournir de meilleures conditions de travail aux étudiant·es en évitant par exemple des groupes de Td/Tp surchargés. Avec pour seule conséquence, lorsqu’ils sont maîtresse ou maître de conférences, de nuire à leur carrière. Voilà le message que l’on nous envoie actuellement : se préoccuper de la qualité de nos enseignements et de la façon dont nous accueillons nos étudiant·es nuirait à notre carrière.  La course à l’excellence c’est l’incitation permanente à minimiser le plus possible nos activités d’enseignement pour augmenter le temps dédié à la recherche. Est-ce vraiment cela que l’on attend de l’université ? Des endroits où les cours sont bâclés, les classes saturées, les étudiant·es délaissé·es afin de produire des travaux de recherche prétendument compétitifs.
L’augmentation du nombre d’étudiant·es, la baisse du nombre de postes, et toutes les réformes de ces dernières années portent atteinte à une idée qui nous est chère : l’université doit donner sa chance à toutes et tous. Aujourd’hui, nous n’avons plus les moyens dans nos formations d’accompagner des étudiant·es qui ont des profils atypiques, ou qui sont en difficulté. Ainsi nous nous battrons afin de préserver à tout prix ce que nous pensons que l’université doit être avant toute chose : un service public libre et gratuit de diffusion des savoirs !


Nous, étudiantes et étudiants, aujourd’hui 5 mars  on arrête tout parce qu’on ne supporte plus de voir nos conditions de vie et d’étude se dégrader. En l’espace de 5 ans on a vu : des facs fusionnées, la sélection à l’entrée du master, la mise en place de Parcoursup, la modification de l’arrêté licence qui supprime le droit aux rattrapages et à la compensation, l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiantes et étudiants extra communautaire et la baisse des APL. Et en réalité nous ça fait des années qu’on se mobilise pour défendre une l’université publique gratuite et ouverte à toutes et tous. Aujourd’hui avec la mobilisation contre la réforme des retraites et la LPPR on a enfin l’occasion de construire un mouvement de défense collectif avec l’ensemble de la communauté universitaire. Au delà de la LPPR c’est tout un modèle d’université que l’on défends, si on se bat c’est pour une université financée à la hauteur de ses besoins, dégagée des intérêts privés, contre toute forme de sélection et 100% gratuite pour toutes et tous. On se bat aussi contre la précarité, qui nous touche de plus en plus et de manière de plus en plus dure. Donc voilà : pour nous le 5 mars c’est juste un début.


Nous, étudiantes et étudiants étrangers et étrangères, aujourd’hui 5 mars on arrête tout parce qu’on ne supporte plus de voir nos conditions de vie et d’étude se dégrader : précarité économique et juridique, discriminations, racisme, isolement… Nous sommes soumis·es à des conditions de contrôle drastiques pour assurer le renouvellement de notre titre de séjour. Depuis quelques années, certaines universités ont multiplié les mesures restrictives à notre inscription, notamment via un contrôle irrégulier des titres de séjour. En 2018, le plan « Bienvenue en France » a aggravé cette situation en institutionnalisant une politique sélective et discriminatoire : augmentation des frais d’inscription à l’université pour nous, étudiante·s extra-communautaires est passé de de 170€ à 2770€ par an en licence et de 243€ par an à 3770€ par an en master. Nous, étudiantes et étudiants étrangers et étrangères, aujourd’hui 5 mars on arrête tout parce que nous nous opposons aux contrôles des titres de séjours des étudiant·es dans les universités. L’université n’a compétence à contrôler que les diplômes d’accès, les projets académiques et les niveaux de langues des candidat·e·s à l’inscription. Il est urgent de garantir à tout·e étudiant·e étranger·e le droit d’étudier en sécurité administrative et juridique, en assurant le renouvellement du titre de séjour pendant toute la durée des études. Toute inscription dans des études supérieures doit conduire à un titre de séjour stable. Les étudiant·es étranger·es ont droit à la liberté d’étudier au même titre que tou·tes les autres étudiant·es !


Nous, travailleurs et travailleuses BIATSS et IT, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car nous en avons assez d’être écrasé·es sous des tâches vides de sens et hachées, assez du manque de reconnaissance de notre travail comme si ce qui est réalisé allait de soi. Assez de récupérer la charge de travail de nos collègues  non remplacé·es (parti·es en retraites, en maladie, en mutation ou CDD non renouvelés), assez de voir l’angoisse de nos collègues contractuel·les en attente d’un hypothétique renouvellement, assez de voir la fatigue des enseignant·es qui voient leur charge de travail administratif exploser, assez de constater le mal-être des étudiant·es qui doivent enchaîner cours et jobs précaires… Nous avons la rage de savoir que les moyens sont là pour régler ces situations, mais que les priorités de ce gouvernement sont ailleurs.
Nous avons choisi notre métier parce que nous donnons un sens au service public, nous avons choisi de nous mettre au service du bien commun. En réponse à cet engagement, nous avons vu le gel de nos salaires ; le développement des contrats précaires avec la diminution drastique du nombre de titulaires ; les départs récurrents des CDD non renouvelés ; l’externalisation de pans entiers nos métiers ; les politiques de lean management s’introduire dans nos établissements ; la rémunération au mérite et maintenant la remise en cause de nos retraites.
Nous donnons un sens à notre travail ; le gouvernement nous répond mise en concurrence, précarité et flux tendu.
Alors aujourd’hui, on se lève et on gueule, et on se casse.

Nous, directrices et directeurs de laboratoires de recherche, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car nous refusons de continuer à pallier la suppression des postes d’ingénieur·es, de préparateurs et préparatrices, de gestionnaires, de secrétaires, de bibliothécaires, etc. Nous ne cessons de nous battre auprès de nos tutelles pour obtenir des postes pérennes, mais devons la plupart du temps nous forcer à accepter des contrats courts pour permettre à nos collectifs de fonctionner. Nous ne cessons de voir notre colère monter chaque année, lorsque sont publiés le nombre de postes, toujours en baisse, aux concours de chercheur·ses et d’enseignant·es-chercheur·ses, et que nous pensons aux doctorant·es, aux jeunes docteur·es formé·es au sein de nos laboratoires qui vivent des situations de précarité prolongée et insoutenable. Nous sommes écoeuré·es de voir année après année ce gâchis de connaissances.  Comme l’a explicité récemment notre ministre, qui considère, je cite, que « les emplois, ce n’est pas (son) travail », nous n’avons rien à attendre de la future LPPR pour régler ces problèmes cruciaux auxquels nous sommes tous les jours confrontées. Et c’est pour ces raisons qu’un certain nombre d’entre nous décident aujourd’hui de porter la lutte un pas en avant en entamant une grève administrative et en menaçant de nos démissions au 31 mars si nos revendications ne sont pas entendues. Cette démarche n’est en rien une démarche individuelle, elle a fait l’objet de discussions au sein de nos laboratoires et c’est au nom et pour ces collectifs que nous décidons aujourd’hui de tout arrêter.  
Nous chercheuses et chercheurs CNRS, aujourd’hui 5 mars, nous nous arrêtons car ce système fonctionne ou plutôt dysfonctionne grâce à nous. Du fait de la baisse constante des moyens alloués à nos laboratoires, nous passons des heures, des semaines, des mois, des années à courir après les financements. Avec une collègue anthropologue nous avons commencé un projet sur la photographie commerciale de studio en Inde du Sud. Nous avons constitué une archive numérique inédite de 40 000 photographies documentant la production et la consommation de la photographie pour et par les Indiens sur plus d’un siècle. 5 ans plus tard, après avoir organisé quatre expositions en Inde et en France, écrit plusieurs articles dans la presse généraliste, monté près de 8 dossiers de financement, nous avons reçu la nouvelle que notre projet avait passé le premier tout de sélection de l’ANR. Mais nous, chercheuses du CNRS, nous ne rendrons pas la candidature finale. Parce que nous sommes fatiguées de nous transformer en leveuses de fonds et en administratrices, parce que ce temps gâché coûte cher et n’a rien à voir avec nos métiers, parce que nous ne devrions pas avoir à déployer autant d’énergie à trouver 60 000 euros pour rendre cette archive accessible en ligne. Contre la recherche sur projet qui orchestre une compétition destructrice éloignée de la saine émulation qui permet une recherche créative, désormais on se lève et on se barre !  


Lecture de l’engagement à démissionner.

Aujourd’hui, nous, directrices et directeurs de laboratoires du CNRS, d’Ecoles doctorales, de départements d’Université, d’UFR ou de laboratoires d’excellence, chercheur·ses et enseignant·es-chercheur·ses responsables de formations ou de segments de formation, nous nous déclarons en grève de nos fonctions. Nous n’assurons plus les lourdes charges de travail qui nous incombent, certains depuis le 5 décembre, d’autres à partir d’aujourd’hui. Surtout, nous remettrons nos démissions de nos fonctions administratives au 31 mars si le ministère de l’ESRI n’entre pas dans un processus de négociation acceptable, ayant comme base le maintien de notre système de retraite, le retrait de cette « LPPR », une vraie loi de programmation intégrant un plan de titularisation massif des personnels précaires, la création de postes permettant le fonctionnement de nos universités et laboratoires, une revalorisation des rémunérations de base et l’octroi de moyens pérennes pour nous permettre de mener nos activités de recherches.
Nous sommes 302 à avoir signé ce texte, dont une centaine sont ici aujourd’hui. Sur les 302, on a 24 directions de départements, 23 directions de labo/unité/équipe, un VP, 6 élu·es de CA, 4 directions d’ED, 7 membres du CNU, 13 HCERES, 233 responsables de formation / membres de conseil de labo / conseil d’UFR.
Nous allons continuer et le 31 mars nous serons un millier à remettre nos démissions !


Intervention des revues


Intervention de Clément Mouhot, professeur en mathématique à Cambridge, impliqué dans l’organisation local du syndicat UCU


Lecture du témoignage de Bruno Canard, chercheur du CNRS spécialiste des coronavirus.
Je suis Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille. Mon équipe travaille sur les virus à ARN (acide ribonucléique), dont font partie les coronavirus. En 2002, notre jeune équipe travaillait sur la dengue, ce qui m’a valu d’être invité à une conférence internationale où il a été question des coronavirus, une grande famille de virus que je ne connaissais pas. C’est à ce moment-là, en 2003, qu’a émergé l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et que l’Union européenne a lancé des grands programmes de recherche pour essayer de ne pas être pris au dépourvu en cas d’émergence. La démarche est très simple : comment anticiper le comportement d’un virus que l’on ne connaît pas ? Eh bien, simplement en étudiant l’ensemble des virus connus pour disposer de connaissances transposables aux nouveaux virus, notamment sur leur mode de réplication. Cette recherche est incertaine, les résultats non planifiables, et elle prend beaucoup de temps, d’énergie, de patience.
C’est une recherche fondamentale patiemment validée, sur des programmes de long terme, qui peuvent éventuellement avoir des débouchés thérapeutiques. Elle est aussi indépendante : c’est le meilleur vaccin contre un scandale Mediator-bis.
Dans mon équipe, nous avons participé à des réseaux collaboratifs européens, ce qui nous a conduits à trouver des résultats dès 2004. Mais, en recherche virale, en Europe comme en France, la tendance est plutôt à mettre le paquet en cas d’épidémie et, ensuite, on oublie. Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SARS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheur·ses de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. Avec des collègues belges et hollandais·es, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper. Entre ces deux courriers, Zika est apparu…
La science ne marche pas dans l’urgence et la réponse immédiate.
Avec mon équipe, nous avons continué à travailler sur les coronavirus, mais avec des financements maigres et dans des conditions de travail que l’on a vu peu à peu se dégrader. Quand il m’arrivait de me plaindre, on m’a souvent rétorqué : « Oui, mais vous, les chercheur·ses, ce que vous faites est utile pour la société… Et vous êtes passionnés ».
Et j’ai pensé à tous les dossiers que j’ai évalués.
J’ai pensé à tous les papiers que j’ai revus pour publication.
J’ai pensé au rapport annuel, au rapport à 2 ans, et au rapport à 4 ans.
Je me suis demandé si quelqu’un lisait mes rapports, et si cette même personne lisait aussi mes publications.
J’ai pensé aux deux congés maternité et aux deux congés maladie non remplacés dans notre équipe de 22 personnes.
J’ai pensé aux pots de départs, pour retraite ou promotion ailleurs, et aux postes perdus qui n’avaient pas été remplacés.
J’ai pensé aux 11 ans de CDD de Sophia, ingénieure de recherche, qui ne pouvait pas louer un appart sans CDI, ni faire un emprunt à la banque.
J’ai pensé au courage de Pedro, qui a démissionné de son poste CR1 au CNRS pour aller faire de l’agriculture bio.
J’ai pensé aux dizaines de milliers d’euros que j’ai avancé de ma poche pour m’inscrire à des congrès internationaux très coûteux.
Je me suis souvenu d’avoir mangé une pomme et un sandwich en dehors du congrès pendant que nos collègues de l’industrie pharmaceutique allaient au banquet.
J’ai pensé au Crédit Impôt Recherche, passé de 1.5 milliards à 6 milliards annuels (soit deux fois le budget du CNRS) sous la présidence Sarkozy.
J’ai pensé au Président Hollande, puis au Président Macron qui ont continué sciemment ce hold-up qui fait que je passe mon temps à écrire des projets ANR.
J’ai pensé à tou·tes mes collègues à qui l’ont fait gérer la pénurie issue du hold-up.J’ai pensé à tous les projets ANR que j’ai écrits, et qui n’ont pas été sélectionnés.
J’ai pensé à ce projet ANR Franco-Allemande, qui n’a eu aucune critique négative, mais dont l’évaluation a tellement duré qu’on m’a dit de la re-déposer telle quelle un an après, et qu’on m’a finalement refusé faute de crédits.
J’ai pensé à l’appel Flash de l’ANR sur le coronavirus, qui vient juste d’être publié.
J’ai pensé que je pourrais arrêter d’écrire des projets ANR.
Mais j’ai pensé ensuite aux précaires qui travaillent sur ces projets dans notre équipe.
J’ai pensé que dans tout ça, je n’avais plus le temps de faire de la recherche comme je le souhaitais, ce pour quoi j’avais signé.
J’ai pensé que nous avions momentanément perdu la partie.
Je me suis demandé si tout cela était vraiment utile pour la société, et si j’étais toujours passionné par ce métier ?
Je me suis souvent demandé si j’allais changer pour un boulot inintéressant, nuisible pour la société et pour lequel on me paierait cher ?
Non, en fait.
J’espère par ma voix avoir fait entendre la colère légitime très présente dans le milieu universitaire et de la recherche publique en général.


Chers collègue, chère camarades, cher étudiant·es,
A l’heure où le gouvernement dégaine les armes qui sont les plus grands dénis démocratiques de la 5ème république sans sourciller – le 49.3, les ordonnances, les décrets – notre ministre OSE dire hier au sénat que nous prenons en otage nos étudiant·es.
Madame la ministre, on ne prend pas la fac en otage, on part à sa rescousse. Nous ne sommes pas les terroristes, nous sommes les secours. Et on arrive.
Ceux qui détruisent, c’est vous ! Ceux qui cassent c’est vous !
Votre mépris, votre système inégalitaire, votre darwinisme social, votre machine à broyer, vos systèmes de compétition, votre racisme, votre sexisme : nous n’en pouvons plus et nous n’en voulons plus !
L’enseignement supérieur et la recherche ne sont pas des fers de lance économique, nous n’avons pas vocation à rapporter de l’argent, à créer du profit. Nous avons vocation à créer du savoir, à former des individus émancipés et dotés d’outil pour comprendre le monde et l’affronter. Nous avons vocation à fournir à la société un bien public partageable et non aliénable : la connaissance du monde, de ses logiques sociales et physiques, permettant de répondre à tous les enjeux auxquels l’humanité fait face.
Ce bien, il doit être public. Il n’est pas à vendre. Nous ne sommes pas à vendre.
Aujourd’hui l’Université et la recherche s’arrêtent car nous n’acceptons plus de cautionner un système qui exploite les salarié·es du service public à un aussi grand niveau d’inhumanité. Nous n’acceptons plus les burn-out à répétition de nos collègues. Nous n’acceptons plus les tentatives de suicide de nos étudiant·es. Nous n’acceptons plus de voir les services publics être détruits et devenir des machines à détruire. Nous sommes à bout, nous sommes en colère, mais surtout nous sommes déterminé·es.
Aujourd’hui c’est le début. Nous allons marcher, nous allons continuer et nous retrouver le 31 mars avec tous les secteurs en grève. Nous avons un mois pour amplifier ce mouvement et devenir la locomotive qui permettra de faire tomber les projets dramatiques de ce gouvernement.
Aujourd’hui, nous nous arrêtons. 
Aujourd’hui, nous disons stop, durablement.
Aujourd’hui, on se lève et on se casse.

Et surtout aujourd’hui on marche, fièrement, partout en France, dans les rues des villes universitaires
Pour la dignité de tous les travailleurs et travailleuses, en grève depuis le 5 décembre, pour les étudiant·es à venir, pour le monde qui vient, pour nos retraites, pour les envoyer bouler avec leur 49.3 et leur sale monde, aujourd’hui l’Université et la recherche s’arrêtent.

3 commentaires sur « Aujourd’hui, l’université et la recherche s’arrêtent ! »

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