2025, le monde a été transformé par une pandémie mondiale, dont la gestion sociale et politique désastreuse a bouleversé la société. Chroniques d’une apocalypse universitaire annoncée explore un futur possible de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Pour ce premier épisode, nous remontons le temps jusqu’au “jour où tout s’est arrêté”.

Prologue : le jour où tout s’est arrêté

C’est long une grève. On mange n’importe quoi, on boit trop de café, on se couche bien trop tard et on se lève bien trop tôt. Après trois mois de lutte, avec les AG interpro, les manifs hebdomadaires avec les travailleurs et les travailleuses du service public, du transport, de l’énergie, de la culture, de la santé, et maintenant la mobilisation contre la LPPR qui demande tellement de travail, elle fatigue un peu. 

Maud est maîtresse de conférences dans une université publique de France, titulaire, une chance qu’elle sait de plus en plus rare. Elle bosse beaucoup, elle a toujours fait ça. Maintenant qu’elle a été recrutée, elle pourrait avoir un rythme moins soutenu, préparer ses cours, aller les donner trois fois par semaine, suivre les mémoires, lire des articles, écrire des articles, faire des séminaires, préparer des colloques de temps en temps… Au lieu de ça, elle a accepté des responsabilités administratives. Elle est dans plein de projets collectifs et se demande parfois s’il faut présenter un projet ANR. C’est pas qu’elle y croit, elle sait bien ce que ça veut dire : des mois de travail alors que moins de 10% des projets reçoivent une réponse positive. Mais pas le choix quand le labo n’a pas assez de financements pérennes. Il faut aussi trouver des sous pour les collègues qui n’ont toujours pas de postes alors que leurs CV sont plus longs que celui de Maud, à force de post-docs et de “coopétition” acharnée. Et puis, bon, la grève est arrivée, celle du 5 décembre 2019 contre la réforme des retraites qui s’est enchâssée avec celle de l’ESR qui a démarré contre la LPPR.

Quelle lutte cette grève et en même temps quelle aventure… Dès le début, Maud a discuté à la fois avec ses collègues parés de leurs arguments de « vieux combattants » pour dénigrer la mobilisation, et avec celleux qui parlaient de service public, de leur “mission” d’enseigner, de transmettre et d’éduquer. Elle comprend leur position et leurs inquiétudes. Mais Maud a justement l’impression que c’est parce que l’université est un service public qu’il faut se mobiliser massivement contre la LPPR. Elle comprend bien l’angoisse de perdre les étudiant·es, elle y pense aussi et la décision de se mettre en grève n’a pas été facile. Mais en fait, elle s’est vite rendue compte que les échanges, les moments passés ensemble, les discussions collectives sur l’enseignement, sur l’avenir, sur leur rapport au politique, étaient aussi riches que des cours. Elle les découvre autrement, ce sont des moments assez uniques. Et puis elle se dit que c’est pour elleux et celleux qui les suivront, qu’il faut se battre pour l’université et la recherche. Elle pense aussi à ses collègues. C’est un drôle de milieu celui des enseignant·es-chercheur·ses. On dirait qu’iels n’arrivent pas à se penser comme un secteur de travail. Devant les doctorant·es ou les docteur·es sans poste qui expliquent leurs conditions de vie et leurs souffrances, Maud a vu des titulaires leur donner des leçons sur la “pénibilité” et leur expliquer que quand même, iels étaient privilégié·es. Comme si dans nos affaires soit-disant intellectuelles, il n’y avait pas de précarité ou de mauvaises conditions de travail. Après la réforme des retraites, la lecture du projet de loi LPPR l’a plongée dans une profonde dépression et a opéré comme un électrochoc révélant tout ce qu’elle ne supporte plus, même depuis son poste privilégié de titulaire. C’est maintenant ou jamais.

L’autre jour, Maud a eu un échange étrange avec un Professeur des Universités qui lui expliquait ne pas faire grève pour des questions éthiques, dans la mesure où il n’aurait pas de retrait de salaire. Elle a essayé de lui expliquer que dans les AG interpro, les gens des autres secteurs ne demandaient pas du tout que les profs du supérieur se déclarent en grève et perdent des jours de salaire, mais conseillaient plutôt de garder cet argent pour le reverser dans les caisses de grève en solidarité. Mais elle n’est pas sûre que son collègue soit jamais allé dans une AG interpro, ni qu’il sache même ce que c’est. Maud n’arrive pas à comprendre cet argument limitatif à la mobilisation. Donc si elle le suit bien, le fait qu’on ne perde pas systématiquement notre salaire, puisque cela dépend des établissements, devient un prétexte pour ne rien faire ? Le monde à l’envers. Maud ne s’est pas énervée contre son collègue PU qui lui fait la leçon avec sa paye de fin de carrière. Elle lui a juste dit : “Bon vous semblez être contre la LPPR, alors on fait tou·tes deux semaines de grève et c’est plié non ?” Mais c’est bien plus compliqué que ça. Tout le monde n’a pas fait grève, et là ça dure, ça épuise, ça rame. Qu’est-ce qui se passerait si on y allait tou·tes là contre la LPPR que tout le monde trouve scandaleuse ? Comme pour les retraites… Et si on y était tou·tes allé·es ? Maud n’a pas compris que dans le milieu de l’enseignement et de la recherche, avec des perspectives de pertes de plusieurs centaines d’euros par mois au bas mot sur les futures retraites, y compris quand on a la chance d’être titulaire (même la CFDT parle d’un tiers de perte, c’est dire !), il y ait si peu de réactions. 

Mais la mobilisation est belle. Maud rencontre des partenaires qui deviennent des ami·es : iels débattent, tiennent les piquets, argumentent dans les AG, débrayent des amphis, construisent des rendez-vous interpro. Il y a des concerts, des conférences, des actions : iels poursuivent Frédérique Vidal avec vigueur et enthousiasme pour se faire entendre. C’est beau une grève, ça révolutionne de l’intérieur. Iels se prennent dans les bras, s’embrassent, se soutiennent. Les conversations Telegram pleuvent et iels restent en lien même lorsqu’ils rentrent chez elleux. Iels ne veulent plus se quitter, pensent au jour d’après, à ce qu’il reste à construire et à convaincre. C’est beau une grève, une expérience repère, un moment de vie qui ne s’oublie pas. Iels ne seront plus jamais les mêmes.   

Et puis le “week-end des connards” est arrivé, avec le César de Polanski et le passage au 49.3 de la réforme des retraites. Maud a failli s’écrouler de désespoir et de dégoût. Elle l’aurait peut-être fait, s’il n’y avait pas eu ses ami·es et ses réseaux militants, qui ont renforcé sa détermination. Il ne restait que quelques jours avant le 5 mars, le jour où l’université et la recherche avaient décidé de s’arrêter. Encore quelques jours pour convaincre, tracter, discuter. Maud est confiante, on sent que beaucoup de collègues vont enfin les rejoindre et que la vague de contestation monte. Mais le lendemain, le 6, le 7, les semaines d’après, est-ce que ça continuera à monter ? Est-ce qu’il sera possible d’imaginer, enfin, la victoire ? Maud se plaît à en rêver.

Enfin arrive le 5 mars, tant attendu et si long à préparer, si long à venir pour certain·es. L’esplanade devant Paris Diderot (pardon, on dit “Université de Paris”, maintenant) est blindée de monde, les cortèges arrivent les uns après les autres en descendant la passerelle, les écoles d’archi et d’art, les banderoles, les fanfares, la joie sur les visages. Le soleil brille sur la mobilisation, les prises de parole sont enflammées et pleine d’espoir. Quelle belle énergie ! Quelques minutes après le départ, le soleil cède la place à des trombes d’eau qui ne seront interrompues que par quelques éclaircies. Les conques et les trompettes sont ruisselantes, des slogans s’improvisent « Arrêtez les giboulées, arrêtez les giboulées ! » Rien ne nous arrête, ni les policièr·es qui nous suivent à la trace, ni les chaussures mouillées : il parait qu’on est 25 000. Maud se demande si, vu la pluie, ces 25 000 ne devraient pas compter double. Elle remonte la manifestation et voit les étudiant·es et les travailleur·ses, chantant, criant, sautant. Elle pense à Vidal et se dit que c’est rare de voir des preneur·ses d’otage et leurs victimes s’amuser autant. En fait Frédérique Vidal, elle doit être un peu saoulée. La grève prend aussi de l’ampleur en Angleterre. Il y a des nouvelles de Grèce, d’Italie, d’Allemagne, partout des mouvements ont lieu contre la transformation néolibérale des universités et la précarité. La vague monte et Maud se dit que rien ne l’arrêtera. Le soir iels se retrouvent trempé·es dans des bars bondés. Le réveil sonnera tôt demain, mais se sentir vivante après ce pari réussi, c’est essentiel. La joie exulte : quelque chose s’est passé aujourd’hui. 

Dès le lendemain c’est la deuxième coordination nationale des Facs et labos en Lutte à Nanterre, plus de 500 mandaté·es venu·es des facs et des labos de toute la France. Les chaussures toujours mouillées, Maud se lève à 6h pour rejoindre Nanterre. Les délégations arrivent les unes après les autres, s’entassent dans un immense amphi puis se répartissent dans les différentes salles où se tiennent les ateliers de travail, de réflexion. Retour en plénière, écriture de la motion. On décrète l’urgence à refonder une “université démocratique, gratuite, antisexiste, antiraciste, émancipatrice et ouverte à toutes et tous” et que “le 5 mars c’est tous les jours, jusqu’à la victoire !”

Épuisée mais euphorique, Maud quitte la coordination avec un groupe de collègues pour rejoindre la manifestation nocturne non-mixte, pour les droits des femmes. Quelle manif ! La puissance qui s’en dégage, sa sororité, sa beauté militante, les enfants aux fenêtres, les femmes du vingtième arrondissement aux balcons tout sourire. Les mecs éberlués au téléphone qui racontent à leur potes : « Là y a que des meufs, QUE des meufs ». Bras dessus, bras dessous, ce sont des femmes et des personnes trans et non-binaires qui défilent la rage au cœur, le sourire aux lèvres, et qui s’allongent par centaines devant des CRS sidérés qui reculent. Comme d’habitude impossible de finir dans la joie à cause de la police. Maud passe de l’euphorie à la peur puis à la rage. Elle apprend que ça s’est très mal terminé avec des manifestantes traînées par la police dans les escaliers du métro, des jeunes filles attrapées au hasard et jetées en garde-à-vue. Le lendemain encore la pluie, les larmes de colère, les chants devant les commissariats sous les sourires narquois des policiers et la manif du 8 mars. Tout n’a été qu’un tunnel, sans sommeil. Et toujours trop de mauvais sandwichs et trop de café. Mais Maud n’a jamais été aussi déterminée. 

Les deux semaines suivantes s’annonçaient déterminantes. La deuxième coordination nationale avait voté un important calendrier : des journées d’action le 12, le 14, le 19, le 20, le 21… Tous les sujets cruciaux allaient être abordés : le climat, les violences policières, la précarité, la situation des étrangèr·es, le harcèlement sexuel. L’agenda de Maud était rempli d’AG, de manifs, de réunions. Sauf que chaque jour, les échos de la pandémie devenaient plus forts, assourdissants. Ces dernières semaines, ça avait déjà commencé à la travailler, les discussions avec les ami·es italien·nes, qui racontaient la situation terrorisante là-bas et qui disaient que la France planait complètement. Dans le métro, son esprit s’égare dans des scénarios apocalyptiques, tout en regardant, la gorge nouée, les gens autour d’elle. Maud ne veut pas y croire, elle a peur de tout ce qui pourrait arriver. Pour conjurer le sort, elle continue de fréquenter les réunions, fait la bise aux camarades et rigole quand ça parle des “gestes barrières”. Mais… et si ce coronavirus devenait une pandémie mondiale qui bloquait le pays pendant des mois ? Elle imagine la conférence de presse de Mme Vidal qui commencerait ainsi : « 2020, l’année terrible. Après la prise d’otage des étudiant·es par une poignée d’enseignant·es grévistes, un virus meurtrier. » Maud imagine la suite après des mois de confinement et de crise économique. Les présidences des universités, dans leur belle “autonomie”, qui finissent par dire que tous les postes sont gelés jusqu’à nouvel ordre et qu’à la place, les facs proposent une embauche de vacataires payé·es encore moins qu’avant, des baisses de salaires, une remise en cause des congés payés. Bon, elle se dit qu’il faut qu’elle arrête de se faire peur. 

Pourtant, c’est arrivé. L’annonce du confinement. La fin du déni. Il n’est plus possible de se cacher la tête dans le sable. Le virus et sa gestion politique et sociale, vont forcément tout bouleverser. Les inégalités sociales vont flamber, Maud panique, elle sent déjà l’impuissance l’écraser. Le 5 mars justement, un certain Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS, avait raconté ce que les financements sur projet avait fait à ses recherches sur les coronavirus. Comme le néolibéralisme a détruit l’hôpital public, il détruit la recherche, nous laissant démuni·es face à l’épidémie. Et que va devenir la mobilisation dans les facs et les labos ? Maud repense à cette dernière réunion avec ses camarades. Arrêt sur image : étudiant·es, doctorant·es, enseignant·es-chercheur·ses titulaires et précaires qui réfléchissent à la suite du mouvement. Elle ferme les yeux et elle se remémore cette dernière embrassade en se demandant si c’était la dernière fois qu’elle aura serré quelqu’un·e dans ses bras avant des mois. 

Combien de temps ? Combien de mort·es et de familles en deuil parce que l’hôpital n’aura pas les moyens de soigner ? L’hôpital qui alerte depuis des années sur le manque de lits, l’épuisement et l’exploitation des soignant·es, sous les gaz de la police. Maud se demande comment vont continuer les luttes, lesquelles apparaîtront essentielles quand le confinement aura fait exploser toutes les inégalités. Comment l’université et la recherche, qui craquent déjà et qui n’arrivent pas à se faire entendre d’un gouvernement assourdi par ses propres grenades, vont-elles réagir ? On est vendredi 13, mauvaise augure. Il est tard, mais avant d’aller dormir, Maud ouvre sa boîte mail. Entre les messages inquiets de la famille, d’ami·es, de camarades de lutte, un message de la présidence de la fac. Un message au sujet étrange, avec une expression que Maud allait apprendre à connaître : “Face à l’épidémie, il faut préparer la continuité pédagogique”. 

Fondu au noir – musique bizarre.
Les lecteurices haletant·es se demandent quand sortira la suite de cette saga futuriste palpitante…
Rendez-vous lundi 27 avril !

Illustrations :
En une : Création d’Alice Forge.
Dans le texte : Création des belles tapisseries autogérées pour la grève du 5 décembre.

3 commentaires sur « Chroniques d’une apocalypse universitaire annoncée – épisode 1 »

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