Je suis maîtresse de conférences dans une “petite” université hors des grandes métropoles. Comme la plupart de mes collègues, la plus grande partie de mes heures de travail consiste non pas à enseigner ou à chercher, mais à effectuer des tâches administratives. La mienne est d’être responsable d’une licence dont les enseignant·es sont, en grande majorité, des vacataires ou des contractuel·les.

En cette semaine de rentrée universitaire à l’ère de la Covid-19, j’ai bossé 75 heures, de 5h à 23h certains jours, pour préparer une rentrée impossible. Aucun moyen humain supplémentaire ne nous a été alloué alors que nous devons, déjà en temps normal, nous surpasser pour tenir le coup. Mais pas de panique : des caméras sont en train d’être installées dans les amphithéâtres : les enseignant·es pourront doubler la capacité de leur cours en enseignant à la fois “en distanciel” et “en présentiel”, en répondant aux questions dans la salle et sur leur ordinateur par chat. Voici la fameuse révolution louée par Frédérique Vidal, car il faut dépasser “les cours magistraux traditionnels, où le professeur lit son cours face à un amphi d’étudiants qui ne posent pas de questions”. Non pas en nous permettant de privilégier les TD en petits groupes plutôt que les CM bondés, non pas recrutant des collègues qui permettront de nous donner plus de temps de suivi individuel des étudiant·es, non pas en nous rendant les heures d’enseignement volées à nos licences au fil des coupes de budget. Non : en mettant les étudiant·es chez eux face à un écran pour suivre les cours. Révolutionnaire comme pratique pédagogique ! Au passage, Frédérique Vidal nous insulte tou·tes et montre sa dangereuse méconnaissance de la réalité : cela fait bien longtemps qu’on a remisé l’image d’Épinal d’un·e mandarin·e monologuant face des étudiant·es qui prennent des notes sans lever la tête. Si la ministre veut voir de vraies “innovations”, qu’elle assiste donc à nos cours et découvre nos pratiques pédagogiques. 

Donc cette semaine, en 6 jours, j’ai bossé 75 heures. Il m’a fallu créer des groupes de TD adaptés aux nouvelles capacités de chaque salle et donc refaire les emplois du temps, recruter les 3 enseignant·es qui manquaient pour l’année, arriver à faire payer les vacataires non payé·es l’an dernier, rendre un dossier d’auto-évaluation de la licence pour l’HCERES, former les enseignant·es au numérique, assurer l’organisation et la tenue de 6 réunions de rentrée, faire soutenir 16 étudiant·es de M2 et, accessoirement, donner 8 heures de cours. Je ne parle pas de la recherche, qui redevient un horizon inatteignable : j’y ai consacré les congés d’été, seule période un peu calme où l’on peut se concentrer.

Si les universités sont “prêtes” pour la rentrée universitaire comme le clame Frédérique Vidal, c’est à quel prix ? Beaucoup de fatigue bien sûr, énormément de culpabilité aussi de ne pas avoir été là pour la rentrée de mes enfants, que je n’ai retrouvé que vendredi soir. Ce sera comme ça tout le mois de septembre, sans doute un peu plus.

Je ne me plains pas vraiment, parce qu’il y a pire comme boulot, parce que le mien m’apporte encore des satisfactions, parce que participer chaque jour pour à la production et à la diffusion de savoirs c’est bien loin d’être un bullshit job ou un travail aliénant. Parce que je gagne plus de 2000 euros et que, si ce n’est bien sûr pas du tout à la hauteur des salaires des enseignant·es-chercheur·es dans les autres pays européens, je ne galère pas à nourrir mes enfants en fin de mois. Ces 70 heures de travail, je les ai parfois faites le sourire aux lèvres, lorsque j’ai découvert les étudiant·es de première année de licence, lorsque j’ai retrouvé les enseignant·es que j’adore, lorsque j’ai fait soutenir des étudiant·es qui avaient mis tout leur cœur dans leur premier travail de recherche. On le sait, l’amour de notre métier et les bénéfices secondaires qu’il nous procure est aussi ce qui nous perd : nous sommes prêt·es à tout pour que l’université fonctionne.

Mais quelle colère ! Quelle colère quand je découvre en fin de semaine l’interview de notre ministre Frédérique Vidal qui annonce qu’elle va « créer 30000 places supplémentaires dans les Universités », sans un seul recrutement !
On fait comment ? Quelle est le secret de ces “places magiques” ? Vraiment, à la fin de cette semaine, la seule chose que je sais c’est que JE NE PEUX PAS FAIRE PLUS. Ce n’est plus possible. Il n’y a plus d’heure de sommeil ou de temps de famille à rogner.

Attention : je suis bien évidement foncièrement favorable à l’ouverture de places supplémentaires. Je suis pour que tou·tes les bachelièr·es aient accès aux études supérieures, sans la sélection sociale et raciste mise en place par Parcoursup et l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiant·es extra-européen·nes. Pour accueillir tous ces étudiant·es, il manque au minimum 60 000 postes d’enseignant·es-chercheur·es et probablement autant pour les personnels administratifs et techniques. Ces personnes sont à nos portes, en attente d’être recruté·es pour assurer ces 35 heures supplémentaires faites en une semaine. Ils et elles sont déjà à la fac, font quelques heures payées au lance-pierre, survivent avec un peu de chômage ou le RSA. Mais Macron nous l’a dit : recruter des enseignant·es “c’est le genre de créations d’emplois qui vont aggraver le déficit et qui ne servent pas à redresser le pays”. Voici donc 100 milliards d’euros pour les grandes entreprises et même pas quelques miettes pour le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui forme la jeunesse et produit des savoirs essentiels à notre avenir et à notre vie démocratique.

Nous sommes épuisé·es par tant de mépris. Nous sommes épuisé·es que le gouvernement choisisse cette période où nous sommes à bout de souffle pour faire passer en force – “en procédure accélérée” – une LPPR qui détruit nos statuts et contre laquelle nous avons été en grève partout en France l’an dernier. Nous sommes à bout car tout s’effondre : un bout de bâtiment à l’université de Caen, les conditions de vie des étudiant·es, le volume d’heures dans les formations, la possibilité de produire de la recherche essentielle aux enjeux contemporains, le moral et les corps des collègues. Nos universités accueillent 300000 étudiant·es de plus qu’il y a 10 ans, et nous devons le faire avec moins de travailleur·ses titulaires, dans des bâtiments toujours plus vétustes.
Tout ne tient plus qu’à un fil, l’université est au bord de l’effondrement.

Cette rentrée sera plus douloureuse et plus inégalitaire que jamais. Aux exclu·es de Parcoursup vont bientôt s’ajouter celles et ceux qui verront leur université fermer, faute de véritables moyens humains et matériels pour assurer notre sécurité sanitaire à tou·tes et des conditions d’étude acceptables. C’est le service public de l’université et de la recherche que Frédérique Vidal et Emmanuel Macron assassinent.

Si nos revendication ne sont pas entendues, nous serons des centaines à claquer la porte.
Nous ne pouvons pas plus. 
Bientôt, nous ne pourrons plus du tout.



Illustration : photographie prise à Paris lors de la manifestation du 5 mars 2020 des Facs et Labos en Lutte

9 commentaires sur « « Bientôt nous ne pourrons plus du tout » : une universitaire répond à Frédérique Vidal »

  1. Honteux ! On se moque des jeunes! On se moque des enseignants chercheurs qui s’accrochent car ce sont souvent des passionnés, mais à quel prix pour eux et leur famille ! A bas la société capitaliste, retrouvons les vraies valeurs qui permettront à chacun de s’épanouir et trouver une place digne de ce nom dans notre société.

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  2. J’ai mon fils qui aimerait poursuivre ses études supérieures mais il n’a pas pu car non retenu(parcours sup) résultat il fait une dépression nerveuse suivi d’une anxiete a ce jour il n’a plus d’affectation. Il aimeraitpréparerune licence histoire géographieQuel est son avenir?

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  3. Bonjour,
    Je suis formatrice à l’éducation inclusive (formations CAPPEI des enseignants spécialisés) à l’INSPE de Cergy (CY Université). Votre texte fait tellement écho à ce que nous vivons également ! J’ai publié sur mon blog médiapart « idubernard » un billet sur notre situation et sur le même pillage que nous observons dans nos formations. Dans le ton de votre lettre, je retrouve exactement le mien : on sent qu’on n’ira pas plus loin. L’équipe de notre composante a voté une motion qui va prochainement être envoyée à nos responsables. Nous ne continuerons pas comme ça. L’hybridation imposée est à dessein. Nous allons résister.
    Bon courage à vous,
    Isabelle Dubernard

    Aimé par 1 personne

  4. En fait tout le monde s’en fout de la charge de travail que l’on assume. Le/la directeur(rice) d’UFR doit jouer un rôle, elle fait redescendre des contraintes qui émanent « d’au dessus ». J’ai même entendu dire à certain(e)s collègues PRAG ou certifié que s’ils/elles n’étaient pas content(e)s, le retour dans le secondaire était possible. Chacun(e) perpétue le système en espérant toucher une petite promotion. Et pour grimper, faut OBEIR. Chez nous c’est 12 h une responsabilité de filière… je parle d’heures TD. Perso j’ai lâché et je ne regrette pas.
    Autant dire que si tu cherches à publier, oublies les responsabilités administratives.
    J’aime bien le site universiteouverte, mais rien ne changera, les gens légitiment le système dans de nombreux domaines. Nous préférerions sans doute toutes et tous avoir nos services doublés, avoir du renfort administratif, être mieux payés. Mais non, Zoom c’est la solution, Macron ne fait pas si mal que ça, etc etc…
    Pour finir, j’ai des collègues qui se plaignent systématiquement des conditions de travail, qui jouent les rebelles lors des réunions, pour certain(e)s sur internent, mais qui en fait sont les pires suceur(se)s. J’arrive à deviner le jeu qu’ils/elles peuvent jouer. Ce sont des gens minables dont l’épuisement n’est pas sincère, c’est une médaille, ils/elles attendent une petite tape dans le dos. TU DOIS, ainsi parlait Zarathoustra ! Personne ne dira « je veux ».
    J’ai un maître à penser dorénavant : https://www.youtube.com/watch?v=YgIVytzBsng&ab_channel=proofhitter

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  5. Bonsoir, en langues vivantes, dans mon établissement, c’est l’hybride qui a été décidé sans concertation, en TD!!! Donc 15 étudiants en presentiel en même temps que 15 étudiants en distanciel et au prochain cours, on inverse. Je vous laisse imaginer à quoi ressemble les cours. Absence d interaction, difficultés techniques, des étudiants qui vont décrocher : on sait combien ils ont besoin d’être encadrés et rassurés quand ils arrivent dans le supérieur. Et dans un autre département c’est tout aussi incohérent: le cours de langue se fait sur …2 salles!!!! A qui parle t on? Quelle salle choisit on? Aucune interaction possible sans avoir l’impression de délaisser 50% des étudiants qui sont sans surveillance, smartphone en main. Et pendant ce temps, les étudiants en BTS ou les lycéens sont 35 par salle.

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