Le 19 mars dernier, lors d’une visite à l’Institut Pasteur, souhaitant faire montre de son volontarisme dans la lutte contre le COVID-19, le Président de la République a annoncé une augmentation de cinq milliards d’euros sur dix ans du budget de la recherche en France. Ces effets d’annonce ne sont nullement à la hauteur des enjeux et des revendications portées par les facs et les labos en lutte depuis le 5 décembre.  

La hausse annoncée, ramenée au budget du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI), représente 2% d’augmentation par an, pas plus que les années précédentes. Pire encore : le principal moyen envisagé pour la distribution de ces crédits est le renforcement de la recherche sur projets, dont l’Agence nationale de la recherche (ANR) est le fer de lance.

La crise sanitaire a montré combien ce système n’est pas seulement dangereux pour la recherche publique, mais pour l’ensemble de la population. Selon Bruno Canard, virologue spécialiste des coronavirus, la décision d’arrêter, après la dissipation de l’alerte créée par l’épidémie de SRAS, le financement des grands projets européens d’anticipation a eu pour conséquence terrible l’impréparation actuelle face à la nouvelle pandémie. En dépit du cri d’alarme de ce chercheur et de l’urgence sanitaire, le ministère, incapable de sortir de sa logique délétère, a trouvé le moyen de publier un « appel à projets avec un processus accéléré de sélection et d’évaluation » au lieu de massivement financer toutes les équipes travaillant sur le COVID-19 !

Ce que souligne cruellement l’exemple de la recherche sur les coronavirus, c’est que le court-termisme des appels à projets gêne toute forme d’accumulation des savoirs et savoir-faire nécessaire à des recherches ambitieuses. L’indépendance même des travaux est menacée par le fléchage des appels selon les priorités politiques ou en fonction des attentes des partenaires du monde socio-économique. Un tel mode de financement ne garantit nullement la production d’un savoir répondant aux normes usuelles de probation scientifique. Parce qu’il faut séduire des jurys et convaincre de la faisabilité de projets qui n’ont pas encore été réalisés, c’est le conformisme qui l’emporte. 

Ce système entraîne, en outre, de lourds effets sur la communauté scientifique. Au sein des laboratoires, le calendrier des appels à projets emporte tout sur son passage, en particulier la capacité des équipes à définir un projet scientifique sur le long terme et à le mettre en œuvre tant il devient dépendant du succès ou des échecs nombreux aux demandes de financement. La recherche sur projets orchestre la mise en concurrence et donc les inégalités entre laboratoires et entre les disciplines. 

La banalisation croissante des financements concurrentiels dégrade les conditions de travail des travailleur·ses de la recherche. Le recours massif aux contrats à durée déterminés pour les personnels ingénieurs, administratifs, techniques, sociaux et de santé et des bibliothèques (BIAT·O·SS et IT·A) et chercheur·ses engendré par la course aux projets ANR maintient des travailleur·ses qualifié·es et opérationnel·les dans l’incertitude du lendemain, ballotté·es de post-doc en post-doc pour les plus chanceux·ses, soumis·es à une précarité financière et géographique, quand ce n’est pas l’assurance-chômage qui « subventionne » la recherche publique. Pour les personnels titulaires, y compris pour celles et ceux qui accumulent les financements et font figure de gagnant·es du système, la perte de sens du travail et l’incertitude permanente sapent toute capacité à se projeter dans l’avenir. Quel est le sens d’une recherche publique assignée à rechercher… des financements ? 

Enfin, bien loin de ce que voudrait nous faire croire le discours officiel, la recherche sur projets constitue un énorme gaspillage financier, en ponctionnant des ressources déjà rares. Aux budgets et ressources humaines de l’ANR elle-même (34 millions d’euros de fonctionnement en 2018 et l’équivalent de 300 postes à temps plein) s’ajoutent le temps de travail des personnels scientifiques et administratifs des laboratoires pour répondre, souvent de manière infructueuse, aux appels à projet. Ainsi, le temps passé au dépôt des candidatures pour l’appel générique 2020 de l’ANR aurait représenté l’équivalent de 400 emplois à temps plein, sans compter le travail consacré à l’évaluation des projets.

Le projet de Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR) ne fera qu’accentuer ces logiques de mise en concurrence. À chaque projet obtenu, les établissements empochent des financements complémentaires. Cette somme est actuellement de 11% de l’enveloppe donnée par l’ANR, mais la LPPR prévoit d’augmenter radicalement ce pourcentage. L’idée est ainsi de rendre les laboratoires et les établissements complètement dépendants de l’obtention de projets, même pour leurs financements de base. Les effets de cette mise en concurrence généralisée sont connus : bureaucratisation, renforcement des directions d’établissements, fin de la gestion collégiale par les pairs, et création d’une université et d’une recherche à plusieurs vitesses. Avec la LPPR, les établissements intensifs en recherche accueilleront des étudiant·es trié·es sur le volet en reproduisant des inégalités sociales et territoriales et continueront d’accumuler des moyens à travers les appels à projet de l’ANR. De leur côté, les universités désargentées seront cantonnées à répondre à la massification de l’enseignement supérieur destiné aux enfants des milieux populaires et des classes moyennes, ne pouvant accéder aux établissements privés trop onéreux ou aux établissements publics élitistes.

L’ANR constitue donc aujourd’hui le dispositif central de cette gestion mortifère des financements de la recherche, et la LPPR va renforcer son rôle, comme Vidal l’a annoncé et Macron l’a répété. L’ANR attaque les conditions de production du savoir scientifique et véhicule une transformation profonde de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), dans laquelle l’incertitude financière engendrée par la mise en concurrence des équipes et des établissements pèse lourdement sur un nombre croissant d’activités. Elle est de ce point de vue l’outil d’une mise au pas de l’ESR public, qui accroît cruellement la précarité et la souffrance au travail des personnels. Toute ressemblance avec l’hôpital public ne saurait être fortuite… 

Oui, il faut une hausse massive des financements pour l’ESR. Mais celle-ci doit prendre la forme de la création de postes de titulaires et de la titularisation des personnels précaires occupant des fonctions pérennes, et non passer par la création de plus de postes précaires (tenure track, CDI de chantier, etc.). Il faut une augmentation conséquente des financements récurrents aux laboratoires pour permettre aux équipes d’inscrire leurs recherche dans un temps long, pas des petits tournois financiers où s’affrontent équipes et établissements, sous un arbitrage venu d’en haut. Il faut soutenir financièrement les étudiant·es, augmenter les traitements des travailleur·ses de l’ESR et maintenir un système de retraite protecteur et égalitaire. Il faut cesser d’accorder des exonérations fiscales massives aux entreprises privées, comme avec le Crédit Impôt Recherche et ses 6 milliards d’euros annuels (sic), au motif fallacieux d’une contribution à la recherche scientifique jamais démontrée. Il faut enfin une gestion collégiale de tous ces moyens, plutôt que la concentration des pouvoirs dans les mains de quelques managers à la tête d’une bureaucratie de plus en plus coupée des travailleur·ses de la recherche. 

Dans ce vaste et urgent chantier, l’ANR n’est d’aucune utilité, voire est un obstacle, tant elle est devenue l’outil privilégié par lequel le gouvernement entend mener sa destruction du service public de la recherche. Pour cette raison, la coordination nationale des facs et labos en lutte des 1er et 2 février 2020 a demandé sa suppression. Ces derniers mois, des actions ont eu lieu pour dénoncer son rôle et ses effets, en confrontant directement la ministre Frédérique Vidal. Ce fut le cas le 12 décembre 2019 à la Station F à Paris, lors des « journées innovation » de l’ANR, ou le 25 février 2020 à Paris lors des journées SHS de l’ANR au MESRI.

Bien d’autres modalités de mobilisation sont possibles, y compris en cette période de confinement. Luttons contre les effets de l’ANR en commençant par bloquer son fonctionnement ! L’ANR dépend de notre travail. Ne répondons plus à ses appels à projets, ou seulement par l’envoi de nos projets d’équipe ou de laboratoire, pour révéler l’étendue de nos besoins de financement. Refusons de participer à la mascarade des jurys de l’ANR et à l’évaluation des projets. Interrompons la gestion administrative et financière des contrats en cours, et faisons le savoir publiquement, afin que le gouvernement et nos concitoyen·nes entendent la gravité de la situation dans les facs et les labos. Pour cela, nous invitons toutes les personnes concernées à participer à l’opération « Triple zéro pour l’ANR : zéro projet, zéro évaluation, zéro précaire ».

Nous voulons des financements pérennes pour assurer à tou·tes de bonnes conditions de travail, d’étude et de vie, pas des postes précaires et des projets ANR !

Crédit image de l’illustration principale : photographie prise par Elsa Broclain lors de la manifestation du 5 mars 2020 à Paris.

2 commentaires sur « Pour le service public de la recherche, non à l’ANR ! »

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