“C’est une logique où on est en permanence en train d’écrire des projets, de faire des candidatures, de se vendre”, “on voit que c’est des sujets super sensibles quand on commence à libérer la parole là-dessus”, « on n’avait pas de salaire mensuel, ça veut dire qu’on cotise pas pour le chômage, qu’on cotise pas pour la retraite ».

A la fin du mois de février 2020, en plein cœur de la mobilisation des facs et labos, plusieurs jeunes chercheur·ses et enseignantes-chercheuses confronté·es à la précarité ont accepté de partager leurs expériences. Nous présentons ici des extraits de leurs récits, qu’iels ont choisis de partager. Les prénoms ont été modifiés.


Cyril Pedrosa a réalisé les portraits qui accompagnent et incarnent leurs voix.

Merci encore à tou·tes les participant·es. Nos luttes continuent !

Laura

Témoignage de Laura

« J’ai commencé les démarches en décembre 2018 pour un contrat que j’ai signé en janvier de cette année [2020]. Donc c’est un contrat CIFRE, c’est-à-dire que je suis payée par une entreprise, ou une collectivité territoriale qui elle-même est indemnisée par le ministère de l’enseignement supérieur. C’est des démarches qui sont un peu lourdes parce moi j’ai candidaté chez mon employeur, ensuite j’ai candidaté à ma fac pour être prise, même si je demandais pas de financement, et ensuite j’ai candidaté à l’ANRT, ce qui m’a demandé beaucoup de temps et d’énergie, et de stress pour avoir les différents papiers à temps. Et j’ai eu la réponse de l’ANRT en novembre 2019. Donc c’est bon, j’étais contente parce qu’en plus j’avais pas eu le temps de faire d’autres démarches de financement, j’avais que ça, et j’arrêtais pas de me demander ce que je ferais si j’avais pas le financement. Est-ce que je vais reprendre des études ? Non parce que j’ai besoin de manger donc d’être financée par quelque chose. Donc j’ai commencé mi-janvier [2020]. Et j’ai pas encore de poste de travail, ni chez mon employeur ni à mon labo parce qu’il n’y a pas assez de postes pour les doctorant·es. Donc on trouve des moyens de se débrouiller entre nous, mais ça rajoute une charge mentale supplémentaire à notre travail, puisqu’on n’est pas sûr d’avoir un poste en arrivant le matin.
Et chez mon employeur je suis censée commencer une mission. Oui parce qu’en CIFRE on doit faire des missions, mais on sait pas trop à l’avance de quelle nature, et combien de temps ça va nous prendre. Donc là c’est une mission de 6 mois, où je dois encadrer une recherche. On me dit de négocier en interne, mais j’ai pas trop l’impression d’avoir la posture pour le faire avec mes moyens. […]

Du coup ça me rajoute un stress supplémentaire de me dire : faut que je lutte en permanence avec mon employeur […] pour mes conditions de travail, et en plus à côté je dois faire une thèse qui est financée que pour 3 ans, et là j’ai une mission de 6 mois, donc je suis en train de faire le calcul dans ma tête un mois après avoir commencé ma thèse : si j’ai des missions de 6 mois tous les ans, que je dois faire une thèse, que je suis financée que 3 ans, qu’en moyenne les thèses en sciences sociales c’est 5 ans, ma thèse elle va durer combien de temps en fait ? Et comment je vais faire après pour travailler dans de bonnes conditions, sachant qu’aujourd’hui j’ai pas non plus des bonnes conditions pour travailler. Donc j’anticipe cette précarité-là, avec le travail qu’on me demande aujourd’hui et c’est un peu stressant. […]

On m’a dit qu’enseigner c’était important. Même si on m’a dit “enseigner en CIFRE c’est difficile, mais si tu veux avoir un poste il faut enseigner, et pas que à Sciences Po, en fac aussi, parce que si jamais tu veux un post en université, et si tu as enseigné qu’à des bourgeois, tu vas pas être prise” […] et du coup ça demande des démarches supplémentaire à faire pour trouver des vacations dans d’autres universités. […]

Je suis super énervée parce que je me rends compte que les contraintes que j’ai au niveau de ma recherche avec mon employeur, c’est vachement orienté opérationnel mon truc, et qu’ils ont envie d’avoir des outils pour améliorer des choses. Et bah je trouve que ça incarne la nouvelle loi LPPR : une recherche beaucoup moins libre, une recherche de plus en plus orientée, une recherche avec des questionnements pour être utile […] dans le sens où la question qu’on va poser c’est directement : comment améliorer les relations entre, enfin bref. J’essaie de faire un compromis entre ma liberté de recherche et les contraintes qu’ils m’imposent. »

Camille

Témoignage de Camille

« Donc je commençais à me construire ma petite carrière d’auto-entrepreneuse de l’enseignement supérieur. Mais bon voilà, il y a toute une série de galères parce qu’en fait, comme toujours, on est payé avec des mois de retard, parfois il faut aller quémander sa paie, et puis si on veut rester dans la légalité il faut le déclarer à Pôle Emploi [et les revenus déclarés sont déduits des allocation chômage versées, sans ouvrir de nouveaux droits], mais il faut aussi le déclarer à l’URSSAF, payer des cotisations, et en fait moi au début j’avais pas compris que si je faisais pas d’abord la démarche auprès de l’URSSAF, que je déclarais à Pôle Emploi, en fait ils me sucraient mes allocations chômage jusqu’à avoir les justificatifs de l’URSSAF, donc il y a eu plusieurs mois comme ça où je me suis retrouvée sans ressources. […]

Et là, tout d’un coup, se retrouver, après un parcours où on a tout fait tout bien, à galérer, à aller voir des assistantes sociales pour essayer de comprendre ce qui se passe, à demander la CMU complémentaire, à pas y arriver parce que pour faire les démarches de CMU ils nous demandent toutes nos fiches de paie et bien sûr avec les vacations c’est pas possible en fait d’avoir tous ces papiers-là, donc le choc était un peu rude… un peu quoi. Mais bon, il paraît que ça fait partie de la carrière de jeune chercheur. Tout le monde me disait “t’inquiète pas, t’as fait ce qu’il fallait, il faut juste tenir”. Mais tenir, ça veut dire aussi avoir des parents qui sont en mesure de vous envoyer un peu d’argent quand vous y arrivez pas, ce qui est pas le cas de tout le monde […]

Aujourd’hui je m’estime pas… je suis à nouveau au chômage, depuis un mois, mais j’ai plutôt un bon chômage parce que le post-doc c’est plutôt bien rémunéré. Je suis beaucoup moins angoissée qu’il y a un an et demi, quand je savais pas où j’allais et que je m’apprêtais à passer le CAPES […]. J’ai un peu plus confiance en ma capacité à un jour être recrutée et pouvoir faire ce que j’aime, mais je vois que voilà, c’est une logique où on est en permanence en train d’écrire des projets, de faire des candidatures, de se vendre, de penser à la ligne qu’on va ajouter dans le CV, de voir les camarades qui abandonnent, qui sont au RSA, qui font [livreurs] Deliveroo…Ou qui y arrivent, mais il y a toujours ce truc de la lutte permanente où en même temps il y a une forte solidarité entre nous, mais on sait qu’on est des concurrents objectifs, en fait… et c’est assez violent. »

Clara

Notre camarade n’a pas souhaité diffuser une version audio de son témoignage, se trouvant dans une situation un peu délicate de renouvellement de papiers, elle nous a donc envoyé un texte pour préserver davantage son anonymat. Elle voudrait souligner ainsi que si différentes formes de précarités existent, difficilement comparables les unes aux autres, l’instabilité administrative dans laquelle se trouvent les étudiant·es extra-européen·es est l’une, sinon la principale, des dynamiques de pression et d’oppression dans leur cas.

« Je viens d’un pays d’Amérique Latine. Je suis arrivée en France il y a dix ans déjà, en 2010. Je suis en première année de doctorat en sociologie. Je suis précaire, dans le sens littéral du terme et comme beaucoup d’étudiant·es étrangèr·es le sont, c’est-à-dire dans le premier sens de la précarité: on ne sait pas de ce que va être fait le lendemain. Chaque mois, je gagne ce que je travaille, selon les besoins du service. Je suis vacataire en bibliothèque et je fais souvent les remplacements, voire il m’est arrivé de cumuler plusieurs petits boulots en même temps. Si on regarde maintenant ce que je gagne, je suis sous le seuil de pauvreté pendant plusieurs mois. Et encore, je m’estime doublement chanceuse parce que je peux compléter les fins de mois à l’aide de mes parents et que je gagne un SMIC horaire par heures travaillées. Finalement je peux me consacrer des jours entiers à ma thèse et à ma recherche de financement…Et ce contrairement à mes ami·es thésardes vacataires d’enseignement qui passent un temps fou à préparer leurs cours, parfois payé·es des mois en retard, dans le cas des étrangèr·es parfois parce qu’ils et elles sont en attente de validation de leur carte de séjour. C’est absurde.

Entre petits boulots, travail de thèse et bénévolats différents, ce qui me manque le plus c’est du temps. J’ai l’impression que le repos est presque un luxe que je ne peux me permettre et que je dois doublement travailler pour avoir un résultat potable, par les contraintes langagières et aussi par l’injonction au mérite d’être là, en quelque sorte. Sans parler d’autres choses absurdes. On ne sait pas, en arrivant en France, si on a le droit aux arrêts maladie avec notre contrat précaire, au chômage, on cotise aux retraites mais est-ce qu’on y accès ? Il y a un flou administratif et je me pose des questions même aujourd’hui. 

Que ce soit à l’université ou dans d’autres espaces non-académiques, quand on ne subit pas de commentaires ou des attaques limites xénophobes, racistes, sexistes, on a droit à une sorte de condescendance tiers-mondiste dans les moins pires des cas, disons. Dans les pires pour de vrai, c’est la violence pure de l’administration qui nous fait sentir que nous ne devrions pas être là et nous oblige à vivre dans cette précari-pauvreté justifiée : on doit gagner par mois plus de 615 euros, mais on ne peut travailler que vingt heures par semaine dans le statut étudiant. Et pour changer de ce statut, il faut accomplir une liste de choses requises presque impossibles à atteindre. Qui gagne 2200 euros brut par mois dans son premier poste, par exemple ? Sans parler des traumatisants renouvellements de cartes de séjour de tous les ans avec les cerbères qui s’y trouvent…

Le comble de cette violence d’État nous est venu comme une gifle à la figure en novembre 2018, avec le très mal nommé Plan « Bienvenue En France ». En quelque sorte on nous disait qu’on n’était pas du tout bienvenu.es. Nous nous sommes battus contre dans le mouvement des carrés rouges contre celui-ci, avec une victoire en demi-teinte. Une incroyable solidarité s’est déployée à ce moment-là et la levée de boucliers quasi-générale a été un baume au cœur avec les exonérations mises en place. Mais ce changement administratif a rajouté une discrimination supplémentaire qui n’a rien de banal : nous ne payons plus les mêmes frais que les européen·nes. Hier nous étions tou·tes sous le même régime, aujourd’hui nous sommes « exonéré·es ». Les guillemets sont lourds de sens. Nous nous battrons pour que cette université soit ouverte à tou·tes sans discrimination d’origine, parce qu’elle ne peut exister sans cette diversité. Elle doit assurer par contre une vie digne à tou.tes ses membres. L’université ne doit plus fermer les yeux à cette pauvreté et précarité qu’elle entretient en propre connaissance de cause. Une vraie université ouverte, gratuite et émancipatrice, elle a un visage humain. »

Gabrielle

Témoignage de Gabrielle

« J’ai vu différentes situations à la fac publique, en licence…c’était pas jojo quand même, les moyens…les bâtiments sont hyper dégradés, […] ielles ne changeaient plus les ampoules dans les toilettes, on faisait pipi dans le noir. […] Cette année c’était ma première année de thèse, donc je suis arrivée en septembre, et en octobre il y avait des travaux qui ont libéré de l’amiante dans le bâtiment […] et la gestion de cette crise d’amiante c’était qu’on s’en fichait des gens qui avaient été exposés. […]
Et la lutte maintenant, ça fait vachement de bien en fait. On fait des trucs ensemble, on rencontre des gens, on se dit que même si on s’en prend plein la gueule de ces réformes, on fait des choses, on se défend, moi je me sens vivante. […]

En tout, sur mes 6 ans d’études de la licence au master 2 (bis), j’ai fait 2 ans de stages non-ou très mal rémunérés. Je pense que c’est assez symptomatique de comment on exploite la connaissance des jeunes qui sont en train de se former et qui fournissent du travail gratuit…c’est “tout à fait normal” et on est très content.e.s de “décrocher” un stage. Et ok on le fait à l’étranger et c’est pas payé, mais bon ça fait de l’expérience sur un CV. […] J’ai un prêt étudiant du montant d’une petite voiture, c’est pas énorme par rapport à d’autres pays. […]

Pour attendre le calendrier du contrat doctoral, rembourser mon prêt étudiant et payer mon loyer à Paris, j’ai trouvé un poste de BIATSS. C’était 5 mois au début le contrat, mais on nous dit qu’on a besoin de ce poste sur toute l’année… on vous refera signer un contrat pour finir l’année universitaire.” […] Mais bon, ça ne m’a pas découragée, j’ai quand même eu envie de continuer à faire de la recherche. Donc je faisais mes 35h de travail administratif, et puis le soir et les weekends je lisais pour mon projet de thèse et compenser mon manque de légitimité en économie. [rires]
J’ai passé les auditions.. je crois que j’ai perdu des kg, j’étais hyper stressée cette année là, mais j’avais pas l’impression de l’être. Je trouvais ça normal, et puis on se dit, oui, la recherche c’est une passion, c’est normal que tu penses à ton sujet tout le temps. J’avais complètement intériorisé ça. C’était normal. […] Mais j’ai plutôt fait ma thèse par passion pour le sujet, et par dégoût de ce que je pouvais voir par ailleurs dans le monde professionnel hors recherche. […]

Un truc qui m’a pas mal marquée en rencontrant d’autres précaires de l’ESR, c’est le côté indépendance intellectuelle. Le fait de galérer, le fait d’être en compétition permanente, de se dire qu’il faut publier, communiquer, ne pas se tromper, avoir un thème de recherche très clair, se spécialiser, être tout le temps dans la stratégie…je pense que ça réduit notre capacité à pouvoir être innovant·es, à tâtonner, à être subversif·ves aussi, à chercher des choses qui vont peut-être remettre en cause la façon dont l’ordre est actuellement. Avec la LPPR on le sait déjà (financement par projets etc.) mais je pense qu’il y a tout un côté implicite aussi. […]

C’est un point que je trouve assez important et je le retrouve, enfin on a tous et toutes plein d’expériences de connaissance, ou personnelles, de ce lien très particulier. Enfin direction de thèse c’est.. pas un patron,  y’a une dimension hiérarchique, y’a une dimension de domination, il y a souvent des questions aussi de genre etc. Enfin, moi je ne fais pas de socio du coup mais je ne sais pas… dans quelle mesure on est outillé·es et on en parle assez, enfin je sais qu’on en parle pas assez, c’est une question rhétorique, mais pour comprendre, pour appréhender ça et en fait on se dit “oui moi j’ai de la chance, oui mais ça c’est.. non non c’est pas anormal il faut pas que j’en parle …” enfin plein de choses comme ça. Je pense qu’on a, qu’on se rend pas forcément compte de cette immensité, enfin ce sujet est vraiment immense et on voit que c’est des sujets super sensibles quand on commence à libérer la parole là-dessus mais qu’il y a des enjeux… tu disais tout à l’heure oui il fallait pas que je froisse les collègues de labo donc j’ai dit oui pour écrire un chapitre, c’est des petites choses comme ça mais mises bout à bout en fait on est toutes et tous dans des logiques de.. enfin il y a cette espèce de mix entre l’interpersonnel et le professionnel et le.. et ça je pense que c’est hyper propre à la recherche enfin je ne l’ai pas rencontré ailleurs de cette manière-là. »

Amandine

Témoignage d’Amandine

« Et donc j’ai commencé à enseigner, sans avoir signé de contrat de travail, euh après j’ai voulu le demander on m’a dit « ah non non mais là le secrétariat il est en déménagement donc euh… pas maintenant pas maintenant ». Donc j’ai continué à enseigner sans contrat de travail. Après il y a eu donc les grèves etc. donc là c’était plus trop le moment de le demander et puis j’étais un peu occupée ailleurs aussi. Euh… et donc j’ai signé mon contrat de travail le 14 février pour des cours que j’avais fini de donner en décembre et on m’a dit vous serez peut-être payée en mars mais c’est pas sûr, plus certainement avril. Mais déjà j’suis super contente parce que je me dis par rapport aux retards qui peuvent exister pour d’autres, c’est quand même super. Et j’arrive à être satisfaite de signer un contrat de travail après avoir fini de travailler, d’être payée avec des mois de retard, ça m’a un peu inquiétée aussi, la manière dont on intériorise cette forme de précarité. […] 
Du coup, bon,  ils [mes financeurs] ont accepté que je publie mais…ah oui parce que normalement je suis censée être obligée de les mentionner enfin de mentionner du coup mon financeur dans chaque publication. Et du coup, ce qu’ils ont proposé ça a été « bon ok, vous le publiez mais sans dire que c’est nous qui finançons », parce que du coup le désaccord n’est pas tant… scientifique comme au début ils ont essayé de critiquer sur une base scientifique, mais en fait c’était surtout politique parce que je critique en fait la politique publique qu’eux-mêmes soutiennent et ça, ça passait pas très bien. Et donc du coup ils m’autorisent à publier les résultats sans dire que c’est eux [qui financent ma thèse], mais euh.. à l’occasion des échanges qu’on a pu avoir ils ont aussi critiqué, en prenant prétexte de l’article, critiqué certains cadrages théoriques, qui sont plus généraux dans ma thèse, et donc c’est aussi pour ça que je m’inquiète sur le financement de la suite [de ma thèse]. A l’occasion de cette publication on s’est appelés au téléphone un peu plus souvent. On a eu des réunions un peu houleuses, par téléphone. Mais du coup voilà, bon c’est passé et j’attends la prochaine réunion avec un peu d’anxiété parce que ce sera celle où sera discutée la question de… de la suite de… du financement ou non. Et si du coup ils me financent pas, a priori le rectorat va me tomber dessus en me disant « bah vous avez pas de contrat euh… pour vos recherches donc vous allez au lycée ». Et du coup bah, arriver au lycée, avoir un poste… à temps plein bah ça va… ça complique vraiment beaucoup beaucoup les recherches et je pense enfin.. je sais pas si je serais en mesure de… de continuer ma thèse à cause de ça.  Donc bah… voilà. Beaucoup d’incertitude. »
[J’avais oublié de préciser mais la solution qu’ils m’ont proposée (publier sans mentionner leur financement) me met en porte à faux par rapport à mes obligations contractuelles (le contrat de travail que j’ai signé indique que je dois les mentionner), et cette solution ne m’a été proposée qu’oralement].

Romain

Témoignage de Romain

« J’ai quand même réussi à bâtir une vie privée, malgré toutes les injonctions à partir à l’étranger pour faire un post-doc. Mais bon, ma copine, si je la laisse, elle va me laisser tomber aussi donc… on a acheté un appartement et puis je lui ai fait un bébé comme ça… on a une petite vie de famille depuis 1 an maintenant avec notre fille, donc c’est évidemment impossible pour nous de bouger comme ça. Que ce soit l’un ou l’autre, c’est plus possible ! Surtout qu’elle a quitté un CDI parce que ses conditions de travail étaient intenables dans le privé pour aller dans le public, dans une mairie à côté de chez nous en plus. Elle a gagné en qualité de vie, mais par contre elle est passée contractuelle de la fonction publique en CDD. Mais en fait l’ambiance au boulot et les missions ne sont pas terribles non plus. Tout ça pour dire qu’on ne peut pas bouger comme ça si on veut faire une vie de famille et qu’à partir d’un certain âge, la mobilité pour essayer de gratter un poste ou quoi que ce soit, c’est pas possible. Donc moi je ne cherche même pas à gratter un poste. Je ne candidate même pas, car souvent ce serait en concurrence avec des potes ou d’autres. Par exemple dans mon labo, il y a  un poste qui s’ouvre sur la recherche plastique, mais c’est déjà un ancien doctorant qui était là dans ce labo avant moi, qui lui est parti en Allemagne. Il a peu près le même âge que moi. Puis il est revenu pour un autre post-doc dans ce labo. En gros le poste, on lui a dit “ce serait bien que tu postules, c’est pour toi” et après à moi on m’a dit “Tiens vas-y, postule toi aussi !”. “Non, je n’ai pas envie de postuler”. Même s’il y a des chances que lui ait ce poste, plus que moi, car je n’ai pas la formation de base en chimie de l’environnement vu que je me suis complètement réorienté… Mais quand même, j’ai pas envie de me mettre en concurrence avec des gens qui pour moi méritent le poste et qui sont tout à fait taillés pour. Alors que moi, je m’en fous un peu. Comme d’habitude, je vais là où il y a de la lumière. Pour l’instant, il y a des petites missions qui tombent. Je les prends, mais le jour où ça suffira plus, j’irai postuler ailleurs. […]

Je me fais pas trop de soucis, même si c’est un peu pénible de se dire que mon CDD le plus long, c’est mon crédit immobilier : 20 ans ! Et qu’il faudra le rembourser. Donc c’est ça qui est un peu angoissant. En même temps, on se dit qu’on a pas envie de rester vivre à Paris (avec ma copine) parce qu’il y a beaucoup de monde, de stress, de pollution et que l’on vient de la campagne à la base. Donc on a envie d’y retourner, mais le problème c’est qu’il n’y a pas de boulot… Alors on réfléchit et on se dit que peut-être on va se créer notre travail, qu’on va peut être faire de la permaculture, une ferme, etc. N’importe quoi tant qu’on se casse d’ici et de toutes ces injonctions à “cocher les cases” et à rembourser un crédit pour un appartement surcoté dans lequel on ne vit finalement pas parce qu’on bosse pour rembourser le crédit… C’est pareil pour la nounou d’ailleurs. On paie une nounou pour garder notre fille parce qu’on est au boulot et on bosse pour payer la nounou qui garde notre fille. Alors que si on travaillait pas, ou moins, on pourrait la garder. Il y a tout un tas de trucs comme ça qui me paraissent complètement débiles. »

Olivia

Témoignage d’Olivia

« C’est plus tard, pendant ma thèse que j’ai compris qu’avec une bourse, qui nous était versée au départ tous les 3 mois, donc on n’avait pas de salaire mensuel, ça veut dire qu’on cotise pas pour le chômage, qu’on cotise pas pour la retraite, ça veut dire qu’on n’a pas le droit de se mettre en arrêt maladie, ça complique pas mal de démarches. Donc là je suis dans ma troisième année de thèse, ce qui veut dire qu’en septembre mon financement s’arrête et donc je suis en train de postuler pour des postes d’ATER, parce que je peux pas avoir le chômage. Je peux pas me dire : bah du coup, si j’ai rien, j’ai le chômage. C’est possible d’avoir le RSA, mais comme on a le statut étudiant, en fonction des cas c’est hyper compliqué d’arriver à avoir le RSA. […]
En parallèle de ma thèse, je donne des cours. J’ai été vacataire à Paris 13, et à l’Université de Créteil, et du coup à Paris 13 j’ai été payé, ça a pas mis trop de temps, au bout de 3-4 mois, j’avais dû faire des relances, mais j’avais fini par être payée. Mais là par contre à Créteil, ça fait 10 mois que j’ai fini le cours et j’ai toujours pas été payée. Je leur ai envoyé plein de mails, je leur ai téléphoné plusieurs fois, et à chaque fois, il manque toujours une petite pièce dans le dossier.[…]

Je les ai faites [les vacations] parce qu’on m’a dit que c’était important, que si je voulais réussir, me faire recruter, ne serait-ce que pour un poste d’ATER, il fallait que j’aie enseigné, à plusieurs endroits, que si je donnais des cours à Sciences Po c’était pas suffisant pour espérer être recrutée dans une fac. En plus de ça on m’a dit qu’il fallait que ça soit plusieurs types de cours, que c’était bien si je pouvais avoir donné des cours généralistes, des cours sur mon domaine de spécialité et des cours de méthodes. Tout ça sans forcément me dire comment je devais faire pour trouver ces cours-là. Donc on se retrouve sur des listes mails, dès que quelqu’un propose une offre, plus ou moins précaire, à sauter dessus comme si c’était une occasion en or.[…]

Ces bourses du coup maintenant elles existent plus. On a milité pendant plusieurs années pour qu’elles arrêtent d’exister parce que notamment la loi était de notre côté, parce qu’en fait maintenant c’est interdit ce genre de bourses. Donc moi je fais partie de la dernière génération à avoir ces bourses là. »

2 commentaires sur « Portraits de précaires – entretiens dessinés avec Cyril Pedrosa »

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