À propos des recrutements dans l’enseignement supérieur et la recherche.

L’autrice de ce témoignage est docteure en sciences humaines. Depuis plusieurs années, elle tente d’obtenir un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche.

J’ai malgré moi réussi à me lever, après une nuit sans sommeil. Et je me retrouve, seule, face à mon bol de thé, en pleurs, et suffocante. Des étudiant·es, je le sais, se préparent pour venir en cours, et je sais également que je ne supporterai pas d’annuler ma vie ce jour-là. Pourtant, je suis complètement détruite. 

Vu de l’extérieur de ce microcosme, cela peut paraître délirant de se mettre dans des états pareils. Tout ça pour un entretien d’embauche.
De ces états, nous en parlons peu entre nous, et quand nous en parlons à des proches, nous espérons qu’ils le garderont pour eux. Nous savons que paraître équilibré·e, toujours sympa et amical·e, c’est beaucoup plus bankable.

Nous en parlons tellement peu – entre nous, car les psys, elleux, se régalent et refont régulièrement leurs cuisines grâce au vivier de personnes en souffrance de notre milieu professionnel –  que nous finissons par percevoir ces états d’extrême vulnérabilité comme une espèce de tare, et surtout d’abord comme un frein au travail que nous voulons, absolument, abattre. Tout cela est d’ailleurs bien ficelé : les petit·es soldat·es précaires de l’ESR que nous sommes se définissent en grande partie par leur travail, et ne se reconnaissent plus s’ils et elles ne parviennent plus à travailler. 

Le discours que j’ai le plus entendu ces dernières années, c’est : « Cela n’a rien à voir avec toi. Il n’y a pas assez de postes, c’est tout. Ces recrutements ne disent rien sur la qualité des personnes qui ne sont pas retenues, ni sur leur travail ». Cette phrase accentue bien plutôt le sentiment d’impuissance que l’on ressent, et l’absurdité de la situation : pourquoi travailler autant, pourquoi répondre de manière si zélée à des attentes de plus en plus élevées, si en fait, ce qui se passe lors des phases de recrutement n’a absolument rien à voir avec le travail fourni ? Par ailleurs, elle n’arrange en rien notre situation : la seule réponse que nous trouvons actuellement à ces recrutements absurdes, c’est – quand nous ne sommes pas encore complètement dézingué·es par ce système – d’être plus productif·ves encore et, surtout, d’essayer de faire plus que les autres. La logique de la concurrence rafle tout sur son passage et, à la faveur des multiples échecs essuyés, elle ne peut qu’implanter dans notre esprit une petite phrase lancinante, que j’entends ce matin : « je ne suis pas assez bonne, j’ai gâché trop d’années de ma vie pour cela ».

Empocher le plus haut diplôme universitaire pour sombrer dans le doute sur sa propre valeur.
Elle est belle, la méritocratie !

L’accès à un poste pérenne dans l’ESR arrive en moyenne à l’âge de 34 ans, soit 10 ans environ après le début d’une thèse… quand on parvient à en décrocher un. Le taux de réussite aux concours de recrutement sur des postes de maitre·sses de conférences est de 14%. La recherche de poste dans l’ESR se traduit par des années de précarité et, pour la grande majorité des docteur·es, de travail de recherche effectué gratuitement.

Illustration : œuvre de Ladactylo, photographiée par une précaire détère et vénère anonyme.

2 commentaires sur « J’ai passé une audition »

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