Il y a trois ans, en 2018, les trois universités lilloises ont fusionné. Force est de reconnaître que la fusion n’a pas livré l’avenir radieux qu’on nous avait promis, comme l’avaient anticipé la majeure partie des organisations syndicales ou l’audit CHSCT du cabinet SECAFI en 2017. Lourdeurs administratives, centralisation excessive, perte de proximité de l’équipe de direction, surcoûts liés à la fusion… ont été pointés du doigt par le rapport de l’IGAENR (confidentiel) de juillet 2018 et par celui de la Cour des comptes de 2019 qui critiquait, fort à propos, une « fusion dans l’urgence », « mal préparée ». Peu importe pour les « super-managers » locaux de l’ESR qui, en pleine crise sanitaire, planifient une nouvelle restructuration de l’université de Lille, à marche accélérée. Il s’agit cette fois d’un projet d’Établissement Public Expérimental (EPE), une récente création juridique qui permet la fusion de l’Université de Lille avec des écoles publiques (École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille, Sciences Po Lille et Centrale Lille Institut)[1] ou privée (École Supérieure de Journalisme) en contournant les principaux garde-fous du Code de l’Éducation sur le fonctionnement des établissements d’enseignement supérieur. 

La communauté universitaire lilloise a été profondément affectée par les réorganisations multiples, faisant apparaître un niveau de souffrance au travail inédit et insupportable. La fusion de 2018 a fait de l’Université de Lille un mastodonte accueillant près de 75 000 étudiant·es, ce qui en fait déjà la plus importante de France. Loin de s’accompagner des recrutements nécessaires, les difficultés financières de la nouvelle université et la contrainte budgétaire ont ouvert la voie à des années de vaches maigres, engendrant une augmentation significative de la précarité. Aujourd’hui, depuis de longs mois et avec très peu de moyens supplémentaires, le personnel de l’Université de Lille doit faire face à une crise sanitaire sans précédent, impliquant des adaptations multiples et répétées pour assurer au mieux son devoir de service public d’enseignement supérieur et de recherche. 

C’est dans ce contexte inédit que la présidence de l’Université de Lille tente d’imposer une nouvelle restructuration d’ampleur avec, pour argument principal, le prolongement du financement d’un projet I-SITE pour les cinq années à venir, dont le budget représente à peine 2 % du budget total de l’université. Pourtant, les premières analyses académiques sur ces nouvelles « super-structures » sont particulièrement inquiétantes : le professeur de droit public Sébastien Bernard analyse leur multiplication comme une « révolution silencieuse » synonyme, pour la sociologue Corinne Eyraud, d’une « mort sur ordonnance » de l’université publique française telle qu’elle s’est construite après 1968.

Inspirée par l’expérience de la communauté universitaire de Lyon/Saint-Étienne, qui a fait échec au projet de fusion de l’Université Jean-Monnet avec l’Université Lyon 1, l’Université Lyon 3 et l’ENS, l’assemblée générale des personnels de l’Université de Lille, soutenue par l’intersyndicale (CGT-FSU-SUD), réclame, tout comme plusieurs conseils de composantes, l’organisation d’une consultation référendaire. Rejeté sans réel argument par la présidence, un tel référendum permettrait pourtant d’informer la communauté universitaire et d’organiser un large débat sur ce projet de restructuration profonde de l’université, qui engage directement son avenir et celui de ses personnels et étudiant·es. Un passage en force ancrerait un recul inouï de la démocratie universitaire, sans compter les risques que comporte le projet en lui-même pour les libertés académiques, sur nos conditions de travail et sur l’accroissement des inégalités entre étudiant·es en termes de qualité des formations et des services auxquels elles et ils auront accès.

Un recul de la démocratie universitaire et des libertés académiques

En se fondant dans la nouvelle entité, l’Université de Lille va perdre sa personnalité morale et juridique. Ceci implique d’importantes restructurations : des compétences actuellement mutualisées entre composantes ne le seront plus pendant que d’autres ne seront partagées que par les composantes de l’ex-Université de Lille, créant de fait trois niveaux d’organisation ! 

La communauté universitaire est de plus largement évincée des instances du futur établissement. Ainsi, le ou la président·e du CA ne pourra pas appartenir à une composante de l’Université (étrange conception de l’« indépendance » !) et la proportion des représentant·es du personnel et des étudiant·es au sein du CA passera de 78 % aujourd’hui à 60 % dans le nouvel établissement, à la faveur d’une plus grande présence de personnalités « extérieures » à l’université, représentant·es du monde politique et socio-économique.

En parallèle, les écoles nouvellement intégrées garderont – mais pour l’instant seulement – leur personnalité morale et juridique, donc leur gestion du personnel, leur diplôme et un budget propre – tout cela en pouvant désormais influer sur la gestion des composantes de « feu l’Université de Lille », via les instances centrales. Curieuse conception de la « mutualisation », garantissant l’autonomie des mieux dotés parmi les nouveaux « associés »…

Ce projet fait également craindre pour les libertés académiques des enseignant·es-chercheur·ses, notamment du fait de la sortie partielle du Code de l’Éducation. Ainsi, la dépendance des personnels vis-à-vis de la présidence de l’EPE, des directions de composantes et des conseils restreints sera renforcée, leurs compétences en matière de recrutement et de suivi de carrière étant élargies, au détriment également des instances collégiales nationales (les sections du CNU notamment). Par exemple, la modulation des services d’enseignement est explicitement citée dans le projet de statuts comme une compétence du nouveau conseil scientifique.

Photographie prise par Fabien Santré le 13 décembre 2018, jour de vote d’un budget austéritaire en conseil d’administration.

Des conséquences néfastes pour les étudiant·es : « de qui l’union fait-elle la force ? »

Du côté des étudiant·es, l’équation paraît sans appel à première vue : près de 75 000 étudiant·es dans l’actuelle université, moins de 5 000 étudiants dans les 3 écoles amenées à fusionner dans l’EPE. Or, pour les étudiant·es de l’université, la fusion sera loin d’être « cosmétique » et sans effets. 

En effet, sous couvert de la naissance d’un « label » commun, qui assurerait la renommée de tous les diplômes du nouvel établissement, c’est une explosion des inégalités entre étudiant·es qu’impliquera l’EPE. Ainsi, dès la licence, mais surtout en master, entreront en concurrence, dans un même établissement, des formations dites « d’excellence » principalement portées par les écoles, sélectives, boostées par des droits d’inscription élevés et par des financements « sur projets ». Ces dernières s’opposeront à des formations significativement moins « prestigieuses », moins sélectives, y compris socialement, et surtout bien plus mal financées. À ce titre, certaines formations universitaires pourraient disparaître au profit de formations assurées au sein des écoles, avec la hausse des frais d’inscriptions que cela implique, les écoles membres de l’EPE restant libres de fixer ces frais, y compris – dans le cas de l’ESJ – pour les étudiant·es boursier·es.

Mais les inégalités seront également manifestes dans l’accès aux services auxquels peuvent prétendre les étudiant·es. Certes la santé et les bibliothèques universitaires resteraient mutualisées, mais ce ne serait a priori plus le cas des aides sociales, de l’accompagnement des étudiant·es en situation de handicap, de la mobilité internationale… Autant de compétences essentielles et déjà très inégalitaires, qui pourraient être renvoyées aux composantes ou, pire, se décliner différemment en fonction des formations avec des bourses ou des aides matérielles propres aux formations d’«excellence », disposant de financements spécifiques, tandis que d’autres formations pâtiraient de l’absence de mutualisation des budgets.

Refus du débat et consultation factice : nous voulons voter ! 

La Présidence a pour l’heure refusé tout débat en dehors des conseils et toute consultation large du personnel (officiellement demandée par des assemblées générales de personnel et une alliance intersyndicale). Le pilotage solitaire du projet a même conduit à une rupture au sein de l’équipe présidentielle, trois vice-présidentes ayant démissionné fin 2020. Rappelons que les membres des conseils, élus en 2017, alors même que le statut juridique d’EPE n’existait pas, ne disposent d’aucun mandat et donc d’aucune légitimité de la part du personnel et des étudiant·es pour valider la mise en place d’un EPE. 

Les résultats des élections des conseils ne sont pas un « chèque en blanc » ! Seul un référendum permettrait de légitimer démocratiquement ce projet. C’est le sens des demandes appuyées par l’AG du personnel et par plusieurs conseils de facultés (à ce jour, la Faculté des Sciences et Technologies, la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales, et l’UFR des Langues Étrangères Appliquées).

Pour l’heure, la seule concession de la Présidence se résume en une série de réunions « d’information » en visio-conférence pour les personnels et une pseudo-consultation en ligne permettant, depuis fin décembre, de soumettre « des questions, des propositions et des observations » sur les statuts de l’EPE pour l’essentiel déjà finalisés… 

Alors que la Présidence prévoit un vote des conseils en mars et une finalisation des statuts dès la fin janvier, la mise en place d’un référendum auprès des personnels est une nécessité absolue et un devoir démocratique pour la direction de l’université.

Pour soutenir l’organisation de ce référendum, une pétition est à signer et à partager.

Photographie prise le 5 mars 2020

[1] Centrale Lille Institut, initialement établissement composante du futur EPE, a fait savoir, dans un communiqué du 17 décembre 2020, sa volonté d’être établissement « associé » au projet.

Texte rédigé par le collectif des travailleur·ses mobilisé·es de l’Université de Lille

Illustration en une : détail d’une photographie de Nicolas Rénac.

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