Entretien avec Radio Radicool, radio des luttes dehors et dedans

Tous les jeudis, la Confinée Libérée donne la parole aux comités de mobilisation locaux pour des retours d’expérience sur le thème « comment continuer à lutter en temps de confinement ? » Nous sommes persuadé·es qu’il est essentiel que les collectifs militants restent en lien afin d’éviter le pire dans cette période et se préparent à défendre nos services publics à sa sortie.

Pour ouvrir cette rubrique, nous laissons la parole à l’un des collectifs de lutte de l’Université Paris 8, les Radicools, qui nous ont fait rire avec leurs visuels délirants pendant la grève. Aujourd’hui ielles poursuivent leur projet avec un podcast politique, touchant, drôle… Indispensable ! Ils et elles nous racontent cette expérience et nous donnent même tous les conseils nécessaires pour suivre leur exemple ! Nous les remercions d’avoir pris le temps de répondre à ces questions.

Bravant les limites de l’espace-temps et à l’aide de quelques copier-coller, nous avons organisé une rencontre « rêvée » avec une partie des membres du Collectif des Radicools de l’université Paris 8 Vincennes-Saint Denis. Ensemble, ils et elles font tout pour le rester malgré le confinement, grâce à l’initiative d’une de leurs membres, Alice, réalisatrice des podcasts de la radio Radicool.

Alice, Anaïs, Julien, Sol et Clara, vous faites partie des Radicools, un collectif de lutte de l’Université Paris 8 né pendant la grève qui a commencé le 5 décembre. Est-ce que vous pouvez nous raconter l’histoire de votre collectif ?

Alice : Le collectif des Radicools est né de façon spontanée, par affinités, au fil de la grève du 5 décembre au 5 mars, de piquets de grève en AG en passant par des réunions intersyndicales. Les échanges sur nos conditions de travail, entre différents métiers et différents statuts, nous ont amené à parler de nos vies de façon un peu plus intime.

Julien : Oui exactement, en décembre, chaque jour avait sa belle rencontre. C’était comme un calendrier de l’avent mais au lieu de grignoter des chocolats, tu pouvais nouer de nouvelles amitiés. En vrai, on aurait pu encore passer trente ans à bosser dans cette fac sans jamais se connaître s’il n’y avait pas eu la mobilisation. Et clairement grâce à ça, le taff ce sera plus jamais pareil. 

Sol : Pour moi ce collectif, c’est l’une des plus belles choses qui ont émergé de la longue grève que l’on a menée. Déjà, c’est un collectif d’une rare mixité, et rien que pour ça c’est impressionnant. On est des BIAT·O·SS, titulaires ou non, des enseignant·es titulaires ou vacataires, des étudiant·es… Ce qui nous a rassemblé·es au départ, je crois, c’est beaucoup de bienveillance, énormément de rires et une furieuse envie de faire les choses différemment. Et beaucoup, beaucoup de solidarité.

Alice : Et puis on a écrit un matin, hilares, un horoscope de grève sur le piquet, et décidé de monter une page Instagram pour rire un peu du mépris du gouvernement, de notre quotidien de lutte avec ses moments d’espoir, de frustration, de moral dans les chaussettes, de fatigue, d’amour, de solidarité. Le pic de cette mobilisation a été le 5 mars. Nous avions mis toute notre énergie à construire cette journée, tout en peinant à penser l’après : une grève reconductible qui prendrait la suite d’une grève que nous menions depuis trois mois. Rien ne nous avait vraiment préparé·es à ce qui allait finalement advenir : nous avions passé l’hiver dehors, sur les piquets et en manifestation, et nous allions passer le printemps des luttes, que nous appelions de nos vœux, enfermé·es.

Clara : Je pense aussi que l’humour est venu nous sauver dans un moment où le mouvement recevait des attaques. Pourtant il nous avait semblé que dans les déclarations en tout cas, il y avait un consensus sur le caractère néfaste de la réforme des retraites et, plus largement, un consensus contre la LPPR, à la fois chez nos collègues et même au sein de l’équipe présidentielle de Paris 8, qui s’est officiellement prononcée contre son adoption. 

Un matin on a retrouvé notre piquet de grève démonté et les messages nous accusant de manière plus ou moins subtile d’être des affreux radicaux ont commencé. Je pense qu’on a eu besoin de faire la satire de cette caricature. Parce que tu as beau faire un piquet trop sympa, avec de la musique, des sourires et des tracts, il y avait vraiment une diabolisation de la mobilisation et de la grève. Nous on l’a vécu dans notre université. Le 5 mars, la fac avait été fermée par la présidence et on était tou·tes dehors, détrempé·es à essayer de se réchauffer sous une bâche de dix mètres qu’on avait fini par installer. Le jour de la grève nationale et de manifestation de l’ESR, appelée par tous les syndicats, contre le projet de loi LPPR que l’immense majorité du milieu dénonce !

Donc les Radicools, radicales et cools, pour ne pas se prendre trop au sérieux. 

Et on a commencé avec notre Instagram de la grève, avec des visuels, des bingos, des blagues. La lutte passe aussi par ces détournements carnavalesques et burlesques. En manifestation, on se fait molester, au mieux, au pire on se fait gazer, entraver, humilier, mettre en garde à vue. Alors les gens se sont mis à danser, à chanter, à faire des petites scènes de théâtre, à faire des carnavals de la grève, comme à Saint Denis, en se disant « les policiers ils vont quand même pas envoyer des lacrymos sur un chat en carton ». 

A partir du moment où le confinement est instauré par le gouvernement, comment vous vient l’idée des émissions radiophoniques ?

Anaïs : On avait partagé un quotidien pendant trois mois, fait de rires, de doutes, d’angoisses, de fatigue, d’amour, de bienveillance et de solidarités. Et puis un virus mondial et l’État ont décidé que ce quotidien devait s’arrêter. Sauf que nous on n’était pas prêt·es à couper le cordon… On n’était pas prêt·es à s’enfermer avec notre fougue militante, avec nos aspirations et notre amitié les un·es pour les autres. Mais surtout on ne pouvait pas se confiner avec ce goût d’inachevé.

Alice : Dès le début du confinement, le groupe de discussion qu’on utilisait depuis début février est devenu un espace de partage de nos impressions et de nos inquiétudes. L’idée de créer un podcast m’est venue dès le premier jour du confinement, parce que j’étais bluffée par la qualité des audios que l’on commençait à s’envoyer sur WhatsApp, et que j’avais tout le matériel nécessaire à disposition chez moi pour le faire.

La forme s’est imposée tout de suite, nécessairement collective et forcément militante. La grève ne pouvait pas s’arrêter comme ça. La crise sanitaire et sa gestion par le gouvernement nous ont renvoyé dans la gueule tout ce pour quoi nous nous étions battu·es : la fragilité des plus âgé·es, la destruction méthodique du service public, la précarité, les inégalités sous toutes leurs formes, le manque de moyens alloués à la recherche… Je voulais aussi documenter cet événement historique, essayer d’en saisir la portée, de dépasser ma propre situation de confinement en allant chercher les témoignages d’autres.

Le ton du podcast est à l’image de ce que nous avons vécu pendant notre période de grève : des liens extrêmement forts noués sur l’indignation mais aussi le partage d’un commun sens de l’humour. J’ai monté la première émission, et au fur et à mesure des épisodes, ce fil du rasoir entre gravité et légèreté a pris une dimension plus profonde à mesure que les témoignages se multipliaient, et dépassaient le cadre de notre collectif pour se faire l’écho d’autres cercles, d’autres groupes, d’autres gens. Les retours que j’ai eu d’étudiant·es et de camarades de la mobilisation ont été particulièrement chaleureux. On m’a dit que d’entendre nos voix familières aidait à s’évader, à tenir bon, à garder le sens de nos luttes en les prolongeant. Pour moi, réaliser ce podcast est une façon de sortir de mon confinement, de passer du temps avec la voix des gens que j’aime, avec qui j’ai tant partagé, et qui me manquent. C’est une façon de s’interroger sur ce qui se passe dehors, sur ce qu’il se passera après, sur ce que cette situation fait apparaître et met en jeu.

Sol : Le podcast, je crois qu’il est à notre image : créatif, enthousiaste, en colère, plein de voix, doux aussi, et rigolo. Et surtout, surtout, il est en lutte. C’est Alice qui l’a fait naître, elle qui arrange les contributions, les voix, les chansons et les éclats de rire et qui met tout ça en forme, en y mettant tellement d’elle-même. Elle fait les visuels aussi. Et nous, on participe comme on peut, avec ce qu’on a, nos pensées du moment, nos coups de gueule et nos coups de blues. Je crois que c’est une archive incroyable. Une archive d’un collectif militant qui garde le lien pendant le confinement, pour ne rien perdre de ce qui a été créé, ne rien perdre de cette belle énergie, de nos solidarités. C’est émouvant, et c’est furieusement politique.

Anaïs : Oui, de l’humour, de l’indignation, de l’émotion, de la détresse, de la tendresse, de l’espoir. En un mot : y’a de la Vie ! Celle qu’on essaie de continuer avec les moyens du bord. Et personnellement c’est ce qui m’aide aussi à tenir, je suis confinée en solo, mais je ne suis pas seule à vivre ça et je peux le partager. Ce podcast ça donne aussi un rythme et un sens à ce confinement : continuer à créer et à produire, continuer à revendiquer, continuer à échanger.

Alice, comment se passe concrètement ton travail, du point de vue de l’écriture et du point de vue technique ?

Alice : Ce sont les témoignages que je reçois qui guident les axes des épisodes. Plus j’ai de matière, plus cela fait émerger des thématiques. Nous avons notamment fait un épisode sur la santé mentale, un autre sur les femmes, qui sont nombreuses à occuper des emplois précaires et davantage exposées aux risques sanitaires, et un épisode sur les enfants confinés et leurs familles.

Je travaille comme BIAT·O·SS au service communication de Paris 8. Les compétences techniques mobilisées pour ce podcast font donc partie de celles auxquelles je peux avoir recours dans mon métier. Mes camarades se forment aussi pour réaliser et/ou écrire des épisodes qui leur tiennent à cœur. Nous sommes en train de préparer un épisode sur notre rapport à nos corps confinés et les injonctions qui nous sont faites, un autre sur les féminismes latino-américains. On attend aussi un épisode sur les voix, celles qu’on entend au téléphone, derrière les murs, de l’autre côté de la rue lorsque les voisins aussi crient des slogans la nuit tombée et sur les animaux confinés, à la fois notre rapport avec eux mais aussi le fait que des animaux sauvages ont soudain la ville pour eux.

Le podcast est un média accessible, facile à mettre en ligne et à réaliser, et qui peut très bien se faire avec des outils simples pour commencer. J’écoute de nombreux podcasts, et j’apprécie ce médium aussi parce qu’il donne la parole à des gens oubliés des médias dominants. Beaucoup de militant·es s’en sont saisi pour évoquer des sujets dédaignés par les grands médias (afro-féminisme, transidentité par exemple). On retrouve aussi des sujets « de niche » très pointus, en histoire, en sciences humaines… C’est un outil fantastique pour les chercheurs, et de nombreuses universités disposent de matériel pouvant être mobilisé ou emprunté pour se lancer.

A Paris 8, j’ai pu bénéficier d’une formation dispensée par mon collègue Vincent, qui travaille dans le studio radio de l’université. Néanmoins, avec un simple portable un peu récent et un créneau horaire adéquat pour s’enregistrer sans bruits parasites (la sieste des enfants, la nuit, tôt le matin), on peut faire un fichier audio exploitable. Techniquement, il a suffi de quelques heures de prise en main pour arriver à des choses très satisfaisantes, avec des logiciels gratuits comme Reaper, et grâce aux tutoriels youtube. Cette forme de communication et de lutte peut être à la portée de tous.

Retrouvez nos épisodes ici :

Quelques pistes pour les collectifs et les comités de mobilisation qui voudraient se lancer

Logiciel libre de montage sonore

Reaper  : https://www.reaper.fm/

Tuto d’utilisation de Reaper

Pour monter la qualité audio de son travail

Sites de musiques libres de droits

Le collectif des Radicools, Alice, Anaïs, Clara, Clairon, Doud, Julien, Lune, Margot, Sol et Sophie, remercie :

Les contributeur·rices régulièr·es et occasionnel·les de ce podcast : Louise, Delphine, Ellie, Camo, Mathilde, Arthur, Lukas, Connie, Julien B., Bi Bouh, Malik, Anne-Catherine, Maël, Enzo, Micaela, Agathe & Alexane, Manon et ses parents, Jean-Philippe, Lauriane & Juliette, VaNina, Marko, Bertrand, Chand, Aimée, Françoise & Lydie, Sarah, Olga, Mahé & Solal, Noam & Abigaïl, Melinée & Sevane, Lola, Felix & Oren, Abel, Loïs, Gabriel, Raphaël & Joachim et bébé Wanda, Mathilde & Anne-Sophie, Jonas & Raphaëlle, Maribatt & Sébastien, Camille, Marie & Rodolphe, Raffaëlle & Geoffroy, Fanny & Hugo, Sophie & Baptiste, Jessica & Mouss, Laura & Juan, Lauriane & Guillaume, Sacha & Odile, Dodo.

Les fervent·es auditeur·ices pour leur soutien constant et leurs conseils et avis : Ellie, Sandra, la Dio, la batucada de lutte de Paris 8, les ami·es de la fanfare, Nicolas & Claire, Polo, Sophie T., Pauline, Alba, Julien & Benita, Cécile, Hermeline et nos mamans !

2 commentaires sur « Retour d’expérience #1 : quand la lutte confinée prend la forme d’un podcast »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.