Plus de 300 000 étudiant·es étrangèr·es sont venu·es étudier dans une université française cette année. Si le confinement a approfondi et révélé de nombreuses inégalités dans la société française, celles-ci sont d’autant plus flagrantes dans le cas des étudiant·es étrangèr·es, qui vivent déjà d’ordinaire dans une grande précarité économique et juridique. Force est de constater que l’épidémie de COVID-19 et les règles du confinement mises en place durant ces deux dernières semaines ont provoqué un durcissement accru des conditions de vie des étudiant·es étrangèr·es.

Seyba, étudiant en licence de sociologie, vit seul dans une chambre de bonne au 6e étage d’un immeuble parisien. Depuis le début du confinement, son quotidien se limite à l’espace entre son lit et la fenêtre de sa chambre. « Je passe une grande partie de ma journée, raconte-t-il, à lire, écrire, suivre mes cours et chatter sur les réseaux sociaux avec la famille, mes ami·es et les internautes. J’essaie d’être discipliné pour respecter les règles de confinement. Loin de ma famille, de mes amis, seul dans une chambre, ce n’est pas facile. Il est interdit de sortir, et le stress s’installe chez moi. Je suis dans une situation particulièrement compliquée à laquelle je ne me suis jamais habitué et je ne suis pas prêt psychologiquement, matériellement et financièrement. » Il admet se demander s’il parviendra à couvrir ses besoins de première nécessité avec ses maigres économies jusqu’à la fin du confinement dont on vient d’apprendre qu’il sera prolongé au minimum jusqu’au 15 avril, et probablement au-delà.

Cette première quinzaine de confinement a déjà été une grande source d’angoisse, en premier lieu quand Seyba a pris connaissance des premières directives provenant du Ministère de l’Enseignement supérieur qui invitaient les étudiant·es étrangèr·es à rentrer dans leur pays. « Mais comment partir pour un pays où la connexion internet n’est pas toujours aisée sans sacrifier son année universitaire ? » , s’interroge Seyba, originaire du Mali. Rentrer aurait mis en péril sa capacité à suivre les cours à distance imposés à tou·tes au nom du principe de la « continuité pédagogique » . Ces cours, difficiles à mettre en place pour les enseignant·es et difficiles à suivre matériellement pour les étudiant·es français·es et étranger·es, révèlent plus que jamais la fracture numérique dans la population. Si certain·es ont fait le choix de rentrer, quand ils ou elles pouvaient s’offrir un billet d’avion, cela a souvent été au prix d’un parcours du combattant pour trouver un vol dans l’urgence doublé d’une quarantaine en arrivant au pays. D’autres se sont retrouvé·es bloqué·es, seul·es en France du jour au lendemain, lorsque les frontières ont été soudainement fermées ou quand tous les vols vers chez elles et eux ont été annulés. 

Beaucoup ont subi un choc le premier jour, à la réception d’un message du CROUS qui leur enjoignait de quitter leurs résidences. Ce n’est, semble-t-il, que suite aux réactions indignées sur les réseaux sociaux que l’administration s’est rétractée, comprenant enfin que quand on est étudiant·e étrangèr·e, la chambre exiguë fournie par le CROUS est souvent le seul endroit où loger. L’Union des étudiants exilés (UEE) a très vite manifesté son inquiétude à cet égard par un communiqué publié dès le 17 mars. Quant aux étudiant·es qui louent des studios dans le parc privé, certain·es ont vu leurs charges augmenter dans cette période même où il leur est impossible d’engranger de nouveaux revenus.

Plusieurs étudiant·es disent éprouver des troubles psychologiques suite à l’annonce des règles de confinement. Ces problèmes sont liés à la solitude soudaine, à leur situation précaire, à l’angoisse et à la charge de travail qui leur incombe dans une situation historique inédite. Celle-ci est encore plus difficile à vivre psychologiquement quand sa famille vit dans un pays parfois plus fragile face à la pandémie, et surtout quand on ne sait pas combien de temps on pourra tenir avec des ressources financières limitées.

En effet, si l’inquiétude immédiate quant aux visas et aux titres de séjour a assez vite été dissipée après la publication d’un décret qui a permis de les prolonger d’office pour la durée du confinement, pour les plus précaires, faute d’entourage familial ou d’emploi, la situation peut nécessiter un besoin urgent de soutien matériel. Samira, étudiante en master dans une école de communication, décrit par exemple une situation très difficile à vivre : « Il ne me reste que quelques euros. J’ai peur de ne pas pouvoir payer mon loyer et je ne peux plus retourner dans mon pays pour l’instant. » Originaires de milieux modestes, nombreux·ses sont en effet les étudiant·es étrangèr·es qui dépendent au cours de leur expatriation en France des ressources financières que leur procure leur famille. Ainsi, pour subvenir aux différentes exigences matérielles liées à leur séjour d’études, le recours au travail rémunéré s’avère pour beaucoup une nécessité. Celui-ci complète une bourse ou un soutien familial insuffisants ou représente leur revenu principal. Certain·es avaient des emplois non-déclarés qui ont pris fin avec le confinement. En occupant un emploi en France, ces étudiant·es étranger·es paient des cotisations à l’assurance chômage sur leurs salaires. Toutefois, à la différence des étudiant·es français·es et quels que soient les motifs d’interruption de leur contrat de travail, les étudiant·es étrangèr·es titulaires d’une carte de séjour temporaire portant la mention « étudiant » n’ont pas le droit de s’inscrire à Pôle Emploi, et prétendre de ce fait aux indemnisations du chômage, pour lesquelles ils ont pourtant cotisé. Le prétexte est que l’autorisation des étudiant·es étrangèr·es à travailler au cours de leur formation ne peut être qu’à titre accessoire, c’est-à-dire une possibilité de percevoir des ressources complémentaires. 

Même si, à ce jour, leur situation administrative est temporairement stabilisée, beaucoup se demandent évidemment si leurs titres de séjour seront encore prolongés après le confinement, et dans quelles conditions, dans la mesure où ils devront rester au-delà de la période qu’ils ou elles avaient envisagée pour finir leur formation ou effectuer leurs stages de fin d’études. Il serait temps que le gouvernement pense les conséquences de ce confinement à plus long terme et cesse d’improviser.

Nos gouvernant·es, nos administrations centrales et directions universitaires n’ont pas assez pris en compte les secousses psychologiques qu’ont pu représenter les annonces, les discours multiples et parfois contradictoires sur la catastrophe sanitaires et la mise en place graduelle des mesures de confinements. L’incompréhension de la situation conduit les plus fragiles à des problèmes de santé ou des troubles psychologiques qui se manifestent par des douleurs psychosomatiques, sachant que le système de santé d’un pays étranger est toujours l’un des domaines les plus difficiles à saisir quand on est loin de chez soi. Nos responsables ne voient pas que leurs injonctions à la population étudiante de travailler à distance peuvent être vécues comme une pression à être performant dans un moment de vulnérabilité accrue. Cette pression sur les étudiant·es s’inscrit dans une réaction en chaîne, puisqu’elle peut provenir d’enseignant·es qui redoublent d’efforts par crainte de les abandonner et/ou pour répondre présent·es à une administration qui va parfois jusqu’à leur demander de mettre tous leurs échanges pédagogiques en copie afin de justifier de la réalité de leur activité en télétravail. Cette pression est redoublée dans le cas d’étudiant·es dont le français n’est pas la langue maternelle.

Certaines diasporas ont commencé à se mobiliser autour d’associations culturelles ou de leurs ambassades. La Maison de la Tunisie a par exemple mis en place un système de parrainage afin que des résident·es tunisien·nes en France puisse subventionner des étudiant·es originaires de leur pays. D’autres bénéficient de solidarités locales mais le caractère non systématique de ces dernières a de quoi laisser inquiet·e quant à la situation des étudiant·es les plus isolé·es. Certaines diasporas sont plus organisées ou plus alertes que d’autres pour des raisons historiques, mais tou·tes les étudiant·es ne bénéficient pas de tels réseaux. S’ajoutent à cela le fait que les étrangèr·es sont exclu·es de la plupart des dispositifs formels de solidarité publique ainsi que la difficulté d’accès aux ressources et aux informations lors de séjours à l’étranger quand, comme certain·es, on sort tout juste de l’adolescence. 

Pour cela il est urgent que l’État vienne en aide aussi aux étudiant·es étranger·es en prenant immédiatement en charge leurs loyers, y compris dans le parc privé, en mettant en place des dispositifs adaptés garantissant leur accès gratuits aux soins, y compris psychologiques. Les CROUS doivent aussi leur garantir l’accès à une alimentation suffisante et équilibrée pendant toute la durée du confinement. Il convient au-delà que ces étudiant·es obtiennent des garanties quant à la stabilisation de leur situation administrative au sortir du confinement, pour la durée nécessaire pour finir leur formation. 

Crédit illustration : photographie prise par Gilles Martinet lors du rassemblement du 1er décembre 2018 contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiant·es extra-européen·nes.

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