Est-il encore possible de produire et diffuser des savoirs scientifiques sur des sujets politiques chauds ? Nous revenons sur l’annulation de la journée d’étude intitulée « Deux ans (d’enquêtes) après Lubrizol », en publiant ce texte rédigé par un·e chercheur·se de l’université de Rouen.

En cette fin septembre 2021, l’université de Rouen-Normandie s’est tristement retrouvée sous le feu des projecteurs après l’annulation brutale et unilatérale par la présidence d’une journée d’étude (JE) scientifique intitulée « Deux ans (d’enquêtes) après Lubrizol ». Les organisateurices de la journée d’étude ont depuis annoncé une reprogrammation, dans les mêmes conditions que celles prévues initialement, mais la date n’est pas encore connue.

Organisée par le Réseau Jeunes chercheur·ses Travail et Santé (GIS Gestes, MSH Paris Nord) avec le soutien financier de l’IRIHS, du laboratoire Dysolab et de l’UFR de SHS de l’université de Rouen, cette journée visait à rendre compte de recherches en sciences sociales menées depuis deux ans sur l’incendie de l’usine Lubrizol et ses conséquences. Conçue comme un espace scientifique, ouvert non seulement aux enseignant·es-chercheur·ses et étudiant·es, mais aussi à l’ensemble des personnes intéressées, cette journée prévoyait l’intervention de chercheur·ses issu·es de quatre universités ou instituts de recherche différents.

Alors qu’elle était prête à se tenir le lundi 27 septembre, les organisateur·ices ont appris avec stupeur, le vendredi précédent, la décision présidentielle d’annuler la journée, communiquée par un mail de la vice-présidente du conseil académique (CAC) sans aucune explication.

Quelques éléments permettent d’éclairer cette décision, qui porte gravement atteinte aux libertés académiques : certain·es des intervenant·es de cette journée sont membres du projet COP-HERL (une vaste étude consacrée à l’incendie de Lubrizol qui mobilise 22 laboratoires de recherche, toutes disciplines confondues et qui est financée en partie par la Région et la Métropole Rouen-Normandie). Les membres de ce projet seraient lié·es par une convention qui les empêche de communiquer au grand public les résultats de leurs recherches avant de les avoir présentés à leurs financeurs. L’intérêt économique pourrait avoir conduit la présidence à interdire brutalement la tenue de cette journée, programmée de longue date, sans prendre en compte sa valeur scientifique.

Si l’enjeu économique est bien la cause de cette censure, d’importantes questions sont posées : concrètement, pourquoi ne pas simplement avoir demandé aux chercheur·ses du projet COP-HERL de se retirer, laissant la journée d’étude se dérouler sans elles et eux ? Est-ce à dire que l’objet d’étude Lubrizol serait la propriété du projet COP-HERL ? Plus généralement, à quelles conditions est-il encore possible de faire de la recherche publique en sciences sociales sur des sujets politiquement chauds ? La présidence doit rapidement apporter des éléments de réponse à ces questionnements ainsi que des garanties sur les conditions d’exercice de la recherche publique à l’université de Rouen-Normandie.

Plus largement, cette annulation interroge sur la vigueur des libertés académiques, quelques mois après les procès en islamo-gauchisme dont ont été l’objet nombre de chercheur·ses et enseignant·es-chercheur·ses, à l’échelle nationale. La vigilance, la solidarité et l’action de la communauté scientifique sur ces questions sont plus que jamais essentielles.

Illustration : détail d’une photographie de l’incendie de Lubrizol prise par Daniel Briot (Creative Commons CC0 – Domaine Public).

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