Depuis la mise en place du confinement (décret du 16 mars 2020) et l’adoption de l’état d’urgence sanitaire (loi du 23 mars 2020) en réponse à l’épidémie de COVID-19, les doctorant·es et docteur·es, précaires, sont nombreux·ses à devoir poursuivre leurs travaux de recherche en « télétravail » depuis leur lieu de résidence, à être soumis·es à l’injonction d’assurer la « continuité pédagogique », à devoir se plier aux calendriers des campagnes de recrutement ou encore aux exigences des écoles doctorales et des comités de thèse pour la réinscription en doctorat.
Dans ces conditions, pouvons-nous tou·tes réellement répondre à ces différentes injonctions ? Quel sens a ce « télétravail » qu’on nous impose, alors que nous luttons pour certain·es d’entre nous depuis plusieurs mois contre la précarité qui affecte nos conditions de vie et de travail et alors que nous savons d’ores et déjà que de nombreuses tâches que nous avons réalisées ne seront pas payées ? 

Face à l’état d’urgence sanitaire : préférons la « continuité de la lutte » à la « continuité des activités »

Depuis décembre 2019, nous sommes nombreux·ses à nous mobiliser contre les différentes contre-réformes voulues et promues par le gouvernement actuel, à lutter contre la destruction de la sécurité sociale par la contre-réforme de l’assurance chômage et celle des retraites ; contre la casse de la fonction publique ; contre celle du service public de l’éducation (réformes Blanquer, Parcoursup) et de l’enseignement supérieur et de la recherche (« Bienvenue en France », loi ORE, LPPR). Doctorant·es et docteur·es, pour les plus « chanceux·ses » contractuel·les dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi souvent sans-financement, sans poste, vacataires, auto-entrepreneur·ses, chômeur·ses, allocataires du RSA (quand notre nationalité nous donne accès au minimum de protection sociale), travaillant « à côté » pour « joindre les deux bouts », nous sommes plus largement mobilisé·es contre la précarité qui gangrène le fonctionnement de l’université et de la recherche publiques.

Cette précarité c’est, pour beaucoup d’entre nous, des années à cumuler des contrats courts, à alterner périodes d’emploi et chômage (où le travail continue), à être payé·e des mois après la fin d’une charge de cours à un tarif horaire inférieur au SMIC, à subir des pressions de la part de nos encadrant·es / supérieur·es / collègues, parfois du harcèlement et des violences (physiques, morales, sexuelles, racistes), à travailler gratuitement sur des projets, à devoir conjuguer incertitude professionnelle et vie personnelle, à se demander chaque année si on pourra reconduire son visa, payer son loyer, vivre décemment… Cette précarité, rendue possible et entretenue par le sous-financement de l’ESR et par la destruction des postes pérennes, auxquels les gouvernements successifs ont substitué un financement « par projet », se traduit toujours plus durement pour celles et ceux qui subissent déjà le plus de discriminations (de genre, race, nationalité, classe, âge, sexualités, handicap, etc.).

Les mesures d’état d’urgence décrétées par le gouvernement en réponse à l’épidémie actuelle ont imposé le « confinement » d’une partie de la population. Une partie seulement car il ne faut pas oublier le très grand nombre de travailleur·ses, notamment effectuant des tâches le plus souvent déconsidérées mais pourtant indispensables (personnels soignant·es et aux services publics de santé, caissières, livreur·ses, aides à domicile, éboueur·ses, employé·es des transports publics et des entreprises funéraires, assistantes maternelles, etc.), qui sont au contraire contraint·es de se rendre sur leur lieu de travail pour « faire marcher l’économie », en dépit de graves manquements concernant leur sécurité, et alors que dans le même temps les ordonnances prises dans le cadre de la loi d’urgence sanitaire orchestrent un recul des acquis sociaux (rallongement de la durée du travail dans certains secteurs, remise en cause des congés payés, etc.).

Dans ce contexte, nos laboratoires et nos universités sont fermées, mais qu’à cela ne tienne, le Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation communique à grand coup de « continuité pédagogique », de poursuite des activités par le « télétravail », et d’appel à projets « de court terme » en lien avec la gestion de la crise du COVID-19. Autant de discours dans lesquels s’engouffrent nos présidences d’université et nos responsables de tutelle, sans aucun discernement puisque, contrairement aux annonces, rien n’a été prévu pour que tout se passe bien. Les dysfonctionnements se multiplient (entre plateformes qui buguent et piratages informatiques) et cette poursuite coûte que coûte des activités continue d’être martelée bien que de multiples enquêtes locales démontrent qu’elle ne fera que renforcer les inégalités sociales, entre étudiant·es et entre travailler·ses. Dans ce contexte, les injonctions à la surproductivité reprennent de plus belle. Il faut : candidater à des postes (d’ATER, de MCF, de chercheur·ses, d’ingénieur·es…), à des contrats divers, dans des conditions plus qu’incertaines, rendre un article, un projet, un rapport, continuer ou reprendre sa thèse, son post-doc, toute recherche dont le financement (quand il existe) arrive à échéance, pondre des pages pour obtenir un « sésame » d’une école doctorale et pouvoir se réinscrire, reprendre tout ou partie de ses cours pour les transmettre « virtuellement » à ses étudiant·es (enfin à celles et ceux qui pourront y avoir accès), penser des « évaluations à distance », et tant d’autres tâches encore… Dans ce contexte, « confinement » rime pour nos dirigeant·es (et certain·es de nos collègues) avec fin de la mobilisation et retour au travail, sans qu’ils et elles ne se demandent qui est ou n’est pas en mesure de « poursuivre » ou « reprendre » ses activités, ni quel sens cela peut bien avoir. 

De fait, en même temps qu’il tient ces discours de façade de solidarité et d’unité nationale, le gouvernement continue d’adopter des décrets entérinant la privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche et la précarisation de ses travailleur·ses. C’est le cas du décret n° 2020-398 du 3 avril 2020 qui impose une certification en langue anglaise privée pour les candidat·es à l’examen du brevet de technicien·ne supérieur·e et du décret n° 2020-284 du 18 mars 2020 qui donne « aux postes hors-statut enseignant·e-chercheur·se (EC) – postes précaires, tenure-track, chaires d’excellence – l’accès à des primes jusque-là réservées aux titulaires, afin de favoriser de nouveaux recrutements précaires au lieu de titulariser les précaires qui exercent actuellement ». Le gouvernement communique sur le non-paiement des vacataires, dénigrant de la sorte et la réalité de leur travail et la réalité de leurs conditions, au plus grand plaisir de certaines universités qui se saisissent de l’occasion pour faire des enseignant·es les plus précaires leur variable d’ajustement budgétaire. Il entretient le flou sur les conditions dans lesquelles se tiendront les concours de recrutement. Il ne donne aucune garanties sérieuses concernant le prolongement des droits au chômage, ni celui des contrats de travail, pourtant nécessaires à la protection des salarié·es et à la finalisation des recherches en cours. Bref, il profite de la situation pour poursuivre, dans l’ombre, la politique contre laquelle nous luttons depuis des mois.

En cela, l’état d’urgence sanitaire ne va pas seulement révéler les inégalités sociales structurelles dans l’enseignement supérieur et la recherche, il va les amplifier.

Un questionnaire sur les effets de l’état d’urgence sanitaire sur les conditions de vie et de travail des doctorant·es et des docteur·es

On nous impose de continuer nos activités d’enseignement et de recherche comme si de rien n’était, mais sommes-nous vraiment dans les conditions de pouvoir les assurer ? Comment vivent les précaires isolé·es dans des logements exigus, voire insalubres ? Ou au contraire celles et ceux qui se retrouvent confiné·es à plusieurs, sans véritable « chambre à soi » ? Pouvons-nous « télétravailler » quand nous avons des enfants à charge, parfois des parents, ou des ami·es ? Combien mènent une activité en parallèle de leur recherche, qu’ils ou elles poursuivent aujourd’hui sur leurs lieux de travail, les exposant directement aux risques sanitaires ? Sans oublier celles et ceux qui, contraint·es par l’arrêt de leur activité, connaissent des pertes de revenus, renforçant leur précarité économique et leur incertitude face à l’avenir.

Avons-nous réellement les moyens de mettre en place cette « continuité » ? Possédons-nous tou·tes une bonne connexion internet, un ordinateur personnel, une imprimante ? Les documents et ressources que nous mobilisons quotidiennement dans notre travail nous sont-ils tous accessibles ? Disposons-nous d’un espace dans lequel travailler au calme ? Pouvons-nous mener à bien nos recherches, continuer à publier, échanger avec nos collègues, avec nos étudiant·es ? Pouvons-nous sans difficultés participer aux campagnes de recrutement ou encore rechercher des financements ?

Enfin comment nier que cette situation exceptionnelle et anxiogène ne nous permet pas de réaliser sereinement notre travail, et que le prix à payer sera toujours plus élevé pour les plus précaires d’entre nous ? Que dans ce contexte, la solidarité, indispensable pour pallier et dénoncer les manquements de l’État, est entravée par le maintien de ces exigences professionnelles ? Que certain·es sont, ont été ou seront malades, ou connaissent des proches dans cette situation ? Que les conséquences de l’isolement sur les parcours de soin et sur la santé mentale sont réelles ? Que les doctorant·es ou docteur·es confiné·es dans un pays étranger, quelle que soit leur nationalité, voient se rajouter à leur éloignement les difficultés administratives et financières ? Que le confinement aggrave les risques de subir des violences, physiques et psychologiques, qui s’abattent en particulier sur les femmes ?

Pour répondre à ces interrogations et suite à l’Assemblée Générale des personnels du site CNRS Pouchet qui s’est tenue à distance le 25 mars 2020, nous avons décidé la mise en place d’un questionnaire à destination des enseignant·es chercheur·ses non-titulaires. Élaborée et portée par plusieurs doctorant·es et docteur·es de nos laboratoires, cette enquête vise à rendre compte de la réalité du « confinement » tel que nous le vivons et des effets de l’état d’urgence sanitaire sur nos conditions de vie et de travail. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons essayé de balayer le maximum de thématiques : situation, campagnes de recrutement, conditions de vie et de travail, connexion internet et matériel informatique, activités d’enseignement et de recherche, données biographiques et discriminations. Ce travail collectif est le fruit d’une volonté de poursuivre la lutte à distance en mobilisant les outils de communication expérimentés depuis décembre dans le cadre du mouvement des « Facs et Labos en Lutte » et celui des précaires de l’ESR.

Cette enquête, qui a pour but de nourrir nos luttes et d’appuyer nos revendications, se veut ainsi complémentaire des initiatives prises par d’autres collectifs comme le répondeur « Allô précaires ? », lancé par le collectif des précaires de Rouen ; le tumblr créé par les précaires de l’ESR d’Île-de-France ; la caisse de solidarité mise en place par le comité de mobilisation des « Facs et Labos en Lutte », en concertation avec des collectifs d’étudiant·es et de précaires.

Le questionnaire, complètement anonyme, est accessible à ce lien jusqu’au 30 avril 2020 : https://precairesesr-quest-etat-urgence-sanitaire.limequery.com/536122.

Si vous êtes doctorant·es ou docteur·es, n’hésitez pas à le remplir et à le relayer. Cela ne devrait vous prendre que 5 à 10 minutes. Vous pouvez aussi nous écrire à l’adresse mail suivante : non_tit_p8@riseup.net.

3 commentaires sur « Enquête militante sur les conditions de vie et de travail des doctorant·es et docteur·es face à l’état d’urgence sanitaire »

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